Besoin de temps

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Je vous ai annoncé tout plein de nouveaux posts, sur le Japon, sur la Corée etc… Mais je ne suis pas en « état » d’écrire pour l’instant. L’alignement des planètes, la pleine lune, tout ça tout ça…

J’ai besoin d’un peu de temps. Même les « Happy end » peuvent parfois prendre des virages inattendus.

Je vais donc tirer ma révérence aux réseaux sociaux/Internet pour une période indéterminée.

Juste quand mon lectorat augmente et me témoigne tant de soutien, c’est un peu un pied de nez, pardon.

Mais a priori je reviendrai.
Je reviens toujours, et j’ai toujours des choses à raconter.

Allez, à trois, je disparais.
Un, deux, trois… SPARAIS !

Et sur ce calambour fort nul (mais un de mes préférés depuis quinze ans), je sais que vous ne me regretterez pas trop. Le temps que vous arriviez à me pardonner une blague aussi naze quoi.

Portez-vous bien.

Histoire d’un coup de poker

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« Roooh, mais qu’est-ce qu’elle poste Sonyan en ce moment, elle nous emmerde avec ses pavés, on a du ménage en retard et on avance pas dans notre travail, dis ! Pour peu qu’on se fasse chopper par le boss, avec son design girly, on est pas dans la merde !».

Certes.
Je vous rassure, je ne garderai pas ce rythme de trois blogs par semaine, faut quand même pas déconner. Surtout que j’ai cru comprendre que pas mal d’entre vous me lisaient du travail (han, les glandus !) et je serais fort triste de nuire à la productivité de mes compatriotes et autres francophones.

Si j’ai le feu aux doigts et que je blogue autant en si peu de temps, c’est que j’ai plein de choses à vous dire de la plus haute importance.
Le problème étant que 1) je ne vais pas me relire faute de temps donc il y aura des grosses horreurs 2) je vais passer directement à 2012 alors que je ne vous ai pas raconté 2011. Vous m’entendez souvent parler de mon expérience épique en événementiel sans savoir quoi, mais cette année folle a tellement de rebondissements que je lui consacre un traitement un peu plus spécial que les autres. Mais ne vous inquiétez pas, ça sera raconté comme le reste.
Bref, en plus de vous décoller les rétines à coup de blogs infinis, je vous embrouille en faisant de mes racontages de vie un vrai puzzle.
Oui, ma cruauté est sans limite.
Appelez-moi Ramsay Bolton.

Nous sommes début 2012, espérée l’année du flouze, mais devenue un peu l’année de la loose.
(Je vous interdis toute autre suggestion de rime en ouze, des mineurs me lisent peut-être).

Après avoir démissionné de mon job de psychopathes et fait une petite pause psychologique en m’accordant trois mois en tant que professeur d’anglais à des petits de trois ans (oui, Sonyan chantant l’alphabet au milieu d’une vingtaine de chouinards nippons qu’ont chié dans leurs couches, vous aurez un post là-dessus aussi…), il est temps que je retrouve un autre travail.
Parce que même si j’étais moins pédophobe que je ne pensais (pire, je crois que j’aime les enfants… mais chut, c’est un secret. Je tiens à ma couverture de vieille aigrie), c’était ni ma vocation, ni la ruée vers l’or et en plus c’était à 1h30 de trajet de chez moi.

En toute honnêteté, j’étais un peu perdue à ce moment-là. Mon ancienne boîte m’ayant franchement rendue misanthrope, ayant mis un énorme coup de pied dans l’estime de moi-même point de vue capacité professionnelle… J’avais l’impression de ne savoir strictement rien faire.
C’est vrai, la seule chose que je sais bien faire, c’est parler japonais. Le reste… touche à tout, bonne à rien. J’ai des bases de plein de choses, mais rien que je ne maîtrise.
J’avais envie de faire de la traduction mais le monde du freelance est instable et je n’avais pas de quoi vivre avec les quelques demandes de traductions que je recevais.
Aaaah, oui parce que je ne vous ai pas dit !!!!
Suite à mon article Carrière Ephémère, une personne qui me suivait depuis quelques temps sur Twitter, savait que je galérais à mon travail d’événementiel… et m’a proposé de lui envoyer mon cv  pour son école de français/traduction.
La vie est drôle, j’écris un article où je bitche sur mes anciens élèves (mais avouez qu’ils étaient copieux), et on me propose un job de prof alors que je terminais le billet en disant que j’étais vaccinée.
Mais l’école est sérieuse, forme des traducteurs et des interprètes ce qui promet des élèves avec un haut niveau et motivés, et surtout l’entreprise se divise entre cette école et un service de traduction.
J’envoie donc mon cv et suis embauchée. D’abord en tant que professeur, mais après avoir passé un test, aussi en tant que traductrice freelance.
N’étant pas à plein temps, je n’avais pas assez pour vivre pour me contenter de ces deux seuls jobs,  mais ai travaillé pour cette entreprise le week-end en tant que professeur et traductrice freelance d’octobre 2011 jusqu’à maintenant.
Mais « malheureusement », je n’ai rien de spécial à raconter sur le sujet puisque tout s’est toujours parfaitement bien passé, j’ai eu des élèves super, et la personne qui me suivait et m’a demandé mon cv est entre temps devenue mon ange gardien et un de mes meilleurs amis. Parfois je me dis que je n’aurais pas toujours tenu le coup si je ne l’avais pas rencontré.
Voyez, il ne m’arrive pas toujours que des merdes, j’ai aussi de belles rencontres et bonnes expériences, rassurez-vous.
Mais avouez que si ça fait plaisir, c’est nettement moins drôle à lire (je vous  vois bien vous ennuyer depuis dix lignes, ne niez pas), donc concentrons-nous sur les emmerdes !
Et la morale de cette histoire, c’est quand même bien qu’en écrivant des vacheries sur ce blog, j’avance dans la vie.
Donc continuons dans la joie et l’allégresse.

Bref, je travaille donc le week-end, fais quelques traductions à la maison quand ça tombe, mais ça reste irrégulier et ne nourrit pas son homme, même anorexique.
(J’ai bien fait d’écrire ce blog sur les TCA, j’ai même étoffé l’éventail de mes vannes).

Au cours de mes recherches, je trouve une entreprise à seulement deux stations de chez moi qui fait des sites web et cherche un nouveau développeur.
Je fais des sites à la zob depuis l’adolescence, mais avec un niveau franchement amateur. J’ai appris les rudiments sur le tas en cherchant des tutoriels sur google selon ce que je voulais faire, mais n’ai jamais vraiment appris proprement. J’étais ce genre d’hérétique qui mettent leur css au milieu du html sans honte, voyez (je vous rassure, j’ai changé).
Mais je ne sais plus trop ce que je veux faire dans la vie et j’ai besoin d’un job, alors je postule au culot.

Très vite, je suis appelée pour un entretien qui se passe plutôt bien. Le patron est très jeune (32 ans) et celui qui l’accompagne a la tchatche.
Moi qui étais pourtant stressée, je ne sais pas pourquoi…  une fois pendant l’entretien je me suis détendue et ça c’est très bien passé. J’ai avoué franchement que je n’avais pas un niveau professionnel -ça ne sert à rien de vendre des capacités qu’on a pas-, mais leur ai donné l’adresse de sites que j’avais fait et qui étaient toujours en ligne.
Je souligne que je bidouille un peu sur photoshop, toujours un niveau amateur mais que j’ai les bases.
Il y aurait du avoir un deuxième et troisième entretien, mais je ne sais pas pourquoi, coup de cœur pour moi ou cas sociaux pour rivaux, le patron me recontacte très vitre pour me dire qu’il a décidé d’annuler la suite des sélections et me prendre.
Tout se passe très vite et de façon très carrée, ce que j’apprécie franchement après toutes les entreprises boiteuses pour lesquelles j’ai postulé dans le passé.

Je commence le travail, on me donne des choses simples comme la création de pages web pour téléphone portables. Je n’en ai jamais fait, mais c’est nettement plus simple que des versions bureau, tout se passe bien. On me demande aussi de faire quelques bannières, rien d’insurmontable même à mon niveau.
Je suis en période d’essai pour six mois avec une paye très basse mais ça me change pas tellement d’avant, et surtout cette fois j’ai un confort de vie : l’entreprise est à deux pas de chez moi et interdit les heures supplémentaires.
Mon boss est un des rares Japonais sur terre à vouloir privilégier sa vie de famille. Alors on vient à 9h30 et on repart à 17h30, point barre.  En contrepartie, des comportements qu’on voit très souvent dans les entreprises japonaises comme un salarié qui se tape une sieste sur le bureau sont proscrits.
Il nous demande que 8h par jour et pas plus, alors pendant ces 8h, on bosse.
Comme je venais de passer un an à rentrer à minuit, autant vous dire que même pour une paye n’avoisinant même pas les 150 000 yens par mois, ça m’allait. D’autant que ces salarymen qui glandent toute la journée pour se mettre à bosser de 17h à 22h m’ont toujours exaspérée (vous croyiez vraiment que les Japonais travaillent non-stop du matin jusqu’au soir ?).
Je n’ai toujours pas de confort matériel, mais j’ai au moins un confort de vie.

L’entreprise est nouvelle et très petite, il y a peu de monde mais chaque employé se montre plutôt gentil.
Le business est divisé en deux activités : la création de sites web d’un côté et un service de vente en ligne de produits de beauté de luxe dirigé par la femme du boss d’un autre côté.
J’aurais bien aimé travailler sur le site des produits de beauté car ça me parlait bien niveau visuel, mais je me retrouve à photoshoper des vieux avocats dégarnis.
Bah, c’est bien aussi.

Tout se passe bien… jusqu’à la fameuse soirée d’intégration que je vous ai raconté dans mon billet précédent.
Vous avez tous été très choqués par cette soirée et franchement, y’a de quoi. J’étais réellement au bout du rouleau car je sortais déjà d’une expérience professionnelle pas terrible, en plus il m’attaquait sur LE point faible et enfin, je venais juste de rentrer dans cette boite. Pas terrible comme première impression.
J’ai eu très mal, je l’ai haï. Dans mon cœur y’avait que de la rage et de la haine à ce moment-là.
Et après cette soirée, j’ai rasé les murs un moment pour ne pas le croiser ou me retrouver seule avec lui.
Il ne devait pas être bien fier non plus, car si avant cet épisode il était plutôt poli, après il a eu tendance à baisser le nez et faire comme s’il ne me voyait pas.
Ca a duré un moment et cet épisode est resté tabou jusqu’à maintenant, je dois l’avouer.
Mais même si vous l’avez sûrement détesté vous aussi, je dois vous dire que j’ai appris à l’apprécier par la suite. Bah oui, ça arrive. Qui n’a pas haï Jaime Lannister pour l’apprécier ensuite ?
Ben dans la vie c’est comme dans Game of Thrones, les gens sont ni tout blanc ni tout noir.
Et lui, c’est un Jaime Lannister. Bon, la bogossitude en moins.
Par sa façon de s’exprimer très grossière et ses fréquentations, je me suis souvent demandé s’il ne venait pas du milieu Yakuza. A fortiori parce qu’il lui manque une phalange.
Et puis aussi c’est un homme très seul, manifestement très complexé par sa toute petite taille (oui, il tient de Tyrion aussi, il cumule).
Après l’avoir côtoyé quotidiennement pendant deux ans, je peux dire que malgré son côté aigri, c’est quelqu’un avec un grand cœur.
Juste très solitaire, qui se met minable tous les soirs et se donne en spectacle dès qu’il a un coup de trop dans le pif. Je ne compte pas le nombre de fois, où il est arrivé la gueule dans le cirage ayant perdu son porte-feuille ou son téléphone parce qu’il avait trop bu la veille.
Pendant les nomikai, certains collègues évitent de se mettre à côté de lui car ils savent qu’il dégénère assez vite.
Ironie du sort, il semble s’être beaucoup attaché à moi au fil du temps. Ainsi, s’il m’a humilié la première fois qu’il était bourré, quelques mois plus tard il me faisait des avances et m’a couru après à la sortie de l’izakaya pour me toucher les fesses.
Mon boss n’a rien dit sur le moment, mais il s’est fait passer un savon d’enfer en privé, d’autant que c’était déjà la deuxième fois qu’il avait un comportement déplacé envers moi.
Il y a quelques mois, Mr Catastrophe m’a accompagné à une de ces fameuses nomikai. Après quelques verres, Jaime-Tyrion est venu lui faire une tirade de sa voix tonitruante d’ivrogne pour dire que si Mr Catastrophe m’aimait, lui m’aimait le double et autres discours romanesques… pour finalement lui mettre la main dans le pantalon afin de vérifier que j’étais bien satisfaite.
Charmant.
Autant vous dire que Mr Catastrophe se souviendra autant que moi de sa première rencontre avec le personnage.
Jaime-Tyrion habite près de la salle de sport que je fréquente le matin avant d’aller au travail et il est déjà arrivé qu’on se croise et prenne le train ensemble. Il m’a avoué qu’il passait son salaire en alcool et en bar à hôtesses.
Au final je vous avoue que j’ai plus pitié de lui qu’autre chose, il est certainement bien plus malheureux que moi.
Voilà pour Jaime-Tyrion, je sais qu’il vous a marqué dans le récit précédent, donc je me permets de refaire un arrêt sur image sur lui.
Il s’est défoulé sur moi ce soir-là, mais si ça s’avère plutôt pathétique, c’était bête plus que méchant et je n’ai plus aucune rancœur contre lui.

Bref, il m’a fallu quelques semaines pour me détendre après cette soirée d’intégration absolument chaotique, mais les efforts de mon boss sont louables.
Moi qui viens de passer une année d’enfer, je dois avouer qu’il est aux petits soins. Il m’achète une série de logiciel, me paye une petite formation sur photoshop qui me permet de progresser, n’hésite pas à passer des heures à m’expliquer certaines choses pour me former.
Il explique plutôt bien, il est gentil… après tant de déceptions dans ce monde de brutes, je vous cache pas que je lui vouais une admiration et reconnaissance sans limite.
Je saoulais un peu tout le monde à coup de « J’adore mon boss ! », et venant d’une misanthrope, c’est pas rien.

Je ne vous cache pas que si j’ai toujours été bien acceptée dans l’entreprise, mon intégration n’est que partielle et mes TCA en sont en partie responsables.
Je ne vais pas manger avec eux le midi et reste manger mes merdes au bureau avec quelques autres nanas de mon âge. Mais ces espèces de Sansa Stark (oui, ce post est très Game of Thrones) ne parlent que de leurs mecs et de régimes à CHAQUE midi pour comparer leurs bento santé faits-maison.
Et moi de mon côté, avec mon shaker de protéines-poison et mes blancs de poulet cuits sans sauce et sans graisse, j’ai bien envie qu’on me foute la paix et qu’on regarde pas trop ce que je mange.
Surtout quand c’est pour me dire machinalement « Ca a l’aiiir boooon », pour réaliser en y regardant de plus près qu’en fait non, ce que je mange a l’air franchement dégueulasse.
Résultat, on s’entend plutôt bien, mais dès que la conversation tourne sur la ligne, je me ferme comme une huître malgré moi et lis un bouquin.

Au bout de quelques semaines, le boss vient me voir pour me parler de son nouveau projet : il vient de racheter un site de vente en ligne d’inkan.

L’enfer s’appelle inkan (印鑑)

Alors les inkan, qu’est-ce que c’est ?
Ce sont des sceaux faits en bois ou autres matériaux plus précieux qui servent à signer les papiers. Si, le nombre d’étrangers grandissant, la signature est parfois tolérée, généralement les Japonais signent via un espèce de tampon qu’ils font à leur nom et gardent toute leur vie.
Il est indispensable pour chaque souscription de contrat où gros achats comme l’achat d’une voiture ou d’une maison. Chaque inkan est unique et il permet donc de vérifier l’authenticité d’un document « signé ».
Si je ne m’abuse, ce système de sceau n’existe qu’au Japon, en Chine et en Corée.

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Notre plus gros client pour les sites web est une entreprise qui présente des bureaux d’avocats, comptables et experts fiscaux dans tout le Japon. Toute personne souhaitant monter sa propre entreprise se tourne généralement vers ces services pour faire la paperasse et monter leur business… et doivent obligatoirement faire un set d’inkan au nom de leur entreprise.
Lorsque ils demandent les services d’hommes de loi pour les aider à monter leur entreprise, la création d’inkan fait souvent partie du pack.
Ainsi, en créant un site de vente en ligne d’inkan, mon boss souhaitait créer un partenariat avec notre client : notre client demandant la création d’inkan chez nous, et nous en glissant un petit prospectus proposant les services de ces experts avec première consultation gratuite.
Bref, on m’a demandé un nombre incalculable de fois pourquoi une entreprise web s’était lancé dans la création d’inkan qui n’a strictement rien à voir, voici enfin la réponse à ce mystère.

A l’époque, mon boss a d’autres projets pour moi (il hésite à se lancer dans les jeux vidéos pour mobiles, son meilleur ami de lycée étant un des leaders sur le marché japonais et lui proposant de l’aider à s’y mettre) , mais ils sont encore loin d’être engagés.
Mes collègues sont occupés à leurs propres tâches et il n’y a que moi qui vient d’arriver qui n’ai pas de travail précis et me contente de donner un coup de main par-ci par-là pour apprendre. Donc comme le projet est aussi nouveau que moi, et que je suis la moins occupée de tous, il me demande de donner un coup de main sur ce projet en attendant de me faire travailler sur autre chose.
Remettre à neuf le site d’inkan, gérer les commandes, les fournisseurs, l’envoi etc.
A ce moment-là, il me dit qu’il compte créer une petite salle annexe avec des employés en baito qui s’occuperont de la confection des inkan mais que peut-être en attendant, je devrai m’en occuper. Ne serait-ce que pour apprendre comment ça marche et pouvoir superviser ces personnes.

L’idée qu’une française se retrouve au Japon à faire un job complètement improbable (graveuse d’inkan !) me fait sourire. Je suis curieuse et franchement, c’est toujours mieux que de laver des chiottes des hommes comme j’étais obligée de le faire chaque matin en arrivant au travail dans mon ancienne boîte.
D’autant plus que c’est temporaire, donc sur le coup je suis plutôt enthousiaste.

En quelques jours, mon patron m’apprend ce qu’il sait (soit pas grand-chose en fait), me donne la liste des fournisseurs, me montre comment marche le tableau d’administration du site de vente, comment on confectionne les inkans, le logiciel pour dessiner les patronymes et j’en passe.
Il me donne les bases, tous les codes et cartes des comptes et banque et…  en gros, débrouille toi.

Il avait d’autres occupations, donc même s’il surveillait de temps en temps ce que je faisais, je dois avouer que j’avais complètement carte blanche. Il m’a dit de lui-même : « ça t’apprend à gérer une entreprise ».
Mince, je passe de conchita à grande intendante des inkans, quelle promotion de carrière inattendue !
On postule pour de l’événementiel et on lave des chiottes, on postule comme développeur web et on grave du bois.
Ma vie est franchement palpitante.
Et mon blog mérite de jour en jour un peu plus son titre.

Mais je dois l’avouer, je suis contente de la confiance donnée. Et surtout, je suis bien dans mes basques : personne sur le dos !
Ok, j’ai jamais été passionnée par des tampons, mais je faisais ce que je voulais !
Il n’y avait strictement rien de fait (à part le site très moche qu’on avait racheté), aucun système, aucune règle.
J’avais tout à faire.
Je n’ai pas la formation, mais peu importe : on est en 2012. Google est mon ami, fidèle au poste, et je lis quelques dossiers sur la gestion de stock, les finances, le listing, le SEO, le web marketing… les inkan.
Bordel, je dois tout apprendre sur les inkan.
Le nom des matériaux (je les connais plus en japonais qu’en français), leur propriété, les différentes tailles, les différents types.
Car c’est beaucoup plus complexe qu’on ne le croit figurez-vous.

Toi, petit étranger venu t’installer au Japon. Je sais ce que tu as fait ! Tu es allé dans les boutiques d’inkan un peu partout, n’avais aucune idée de quoi acheter, a vu que ça coutait un bras, donc tu as pris le plus petit en bois : le moins cher.
Mais non, en fait ça ne se passe pas comme ça. Y’a des règles. Ben oui, on est au Japon, depuis quand y’a pas de règle pour quelque chose ?

Et comme tu RÊVES d’un blog sur les inkan que t’en dors plus la nuit, voilà un petit topo. Ne serait-ce pour ceux qui n’en n’ont toujours pas ou auront à en acheter un, s’ils veulent savoir comment choisir.

D’abord y’a trois types d’inkan.

Le jitsuin 実印

C’est celui qui sert à signer tous les papiers importants : assurance, mariage, naissance, achat d’un appartement etc.
Comme il signe tous les moments importants de votre vie, il doit normalement contenir votre nom ET votre prénom, et être enregistré à la préfecture. Si vous n’avez pas enregistré votre inkan, vous n’avez pas l’assurance de l’authenticité de votre contrat, hé oui.
Vu son importance, les Japonais n’hésitent pas à mettre le prix pour celui-là : ambre, corne de buffle, titane… ivoire.
Oui, le Japon et la protection des animaux ça fait deux. Par quelques contournage de lois douteux, ils vendent encore de l’ivoire. Soit disant que ce serait de l’ivoire procuré avant la loi de 1973.  Imaginez leurs stocks depuis 30 ans pour en vendre quotidiennement…
Lorsque je reçois les papiers d’autorisation de vente d’ivoire, il est souligné en gros que je n’ai pas le droit d’en vendre à des étrangers puisque c’est interdit à l’étranger.
Si possible, ça arrangerait ma conscience de ne pas en vendre tout court.
Pour un jitsu-in, le diamètre de l’inkan est relativement gros : 13,5 à 15mm pour les femmes, 16,5 à 18mm pour les hommes (oui oui, suivant ce que tu as entre les jambes, la taille change).

Le Ginko-in 銀行印
Comme son nom l’indique pour les japonisants, c’est l’inkan pour tous les papiers concernant la banque. Emprunt, investissement, nouveau compte.
On y écrit que le nom de famille seulement, il fait entre 12 et 13,5mm pour les femmes et 13,5 à 15mm pour les hommes.

Le Mitome-in 認印
C’est l’inkan qui ne sert à rien d’important, si ce n’est signer les petits papiers comme la réception d’un colis, la signature d’un reçu ou autre.
Bref, les petites signatures de la vie de tous les jours.
Il indique que le nom de famille et est très fin : 10,5 à 12mm, homme ou femme.

Vous l’avez compris, les petits inkans pas chers qu’achètent presque tous les étrangers en arrivant sont censés servir à réceptionner le chocolat et le foie gras envoyé en colis par maman seulement.
Et n’a donc pas vraiment de valeur.
Vous croyiez pas que les Japonais signaient leur contrat de mariage avec les petits inkans en plastiques tout nases vendus à moins d’un euro dans les 100 yens shop quand même ?

Bref, à moins qu’un Japonais l’ai fait pour vous, les trois quart des étrangers utilisent des inkan « pas conformes ». Bon, ça n’empêche rien dans la vie de tous les jours, mais niveau authenticité ce n’est pas tout à fait ça.
Pire dans mon cas où à Osaka, le vendeur a refusé de faire un inkan avec mon nom de famille, comme quoi il ne rentrerait pas. J’ai donc utilisé pendant sept ans un inkan avec mon prénom en katakana dessus…
Mon ami Raphael, s’est également fait refuser ET le nom de famille, ET le prénom. Il a signé les papiers les plus importants de sa vie avec un inkan indiquant « Raph ».
Fantastique.

A l’époque je me disais, bon je ne suis pas japonaise, ça rentre pas, tant pis.
Bullshit.
Pour en avoir fait tous les jours pendant un an et demi, je peux vous le dire. CA RENTRE.
J’ai fais des inkans pour des « Muhammad Benlalla » sans problème.
Juste, c’est plus chiant à faire.
Mais pas impossible. Donc vous faites pas prendre pour des pigeons quand on vous dit qu’on peut pas vous faire votre tampon, c’est pas vrai.
Par contre, certains prennent des frais supplémentaires pour les noms de gaijin, hé oui, y’a pas de petits profits.

Bref, y’a aussi tout plein d’autres règles infinies sur les inkan pour entreprise mais on va peut-être pas en faire un cours en amphi non plus, donc passons.

Bref, me voilà donc à apprendre toutes ces règles et propriétés.
Tout le vocabulaire.
Et la confection. Poncer l’inkan, le polir, le nettoyer, le reponcer, le repolir, le graver, le reponcer sur papier fin pour qu’il soit bien plat, et tester le tamponnage avec force dans les bras pour faire un tampon PARFAIT et l’envoyer au client.
Très important de réussir un tampon parfait et fort en couleur :si le client foire ses tamponnages, il ne peut pas se plaindre d’un défaut de fabrication, vous lui avez envoyé la preuve que c’est lui qui est nul.
C’est un détail, mais un détail qui m’a pourri la vie et m’a valu une belle tendinite.

Il faut pas mal de force dans les bras pour le ponçage et ce foutu tamponnage parfait, mais le reste est divertissant. J’ai jamais rêvé d’inkan dans ma vie, mais j’apprécie de découvrir un métier typiquement japonais et de faire quelque chose de nouveau.
Même si le logiciel est très archaïque et peu pratique (donc à ceux qui se posaient la question, oui c’est en effet impossible de dessiner deux fois exactement le même inkan), j’aime bien dessiner les noms.

Mon patron me dit que je m’occuperai de tout jusqu’à avril-mai, puis quand le business démarrera, il commencera à embaucher d’autres personnes et je n’aurai qu’à organiser et superviser, tout en retournant à des tâches un peu plus en phases avec ce pour quoi j’ai été embauchée.

Sur le moment, ça ne me dérange pas du tout. Certes, je suis dans une pièce sans chauffage ni air conditionné ce qui fait que lorsque je suis à la confection, je travaille en doudoune, bonnet et écharpe, mais ça ne me prends qu’une infime partie de la journée donc je relativise.
Gérer les stocks, les commandes, les réponses aux clients et les expéditions, c’est nouveau et je fais tout à ma sauce donc ça reste divertissant.

Les mois passent, les commandes augmentent, j’essaie de gérer au mieux mon temps pour m’occuper du business d’inkan de A à Z et continuer mes tâches web en même temps.
Au mois de mai, la confection des inkan me prend une bonne partie de la journée donc j’attends avec impatience l’arrivée des petits nouveaux qui s’en occuperont pour que je puisse m’atteler à autre chose. J’ai même – à la demande de mon patron – rédigé le fameux manuel pour les petits nouveaux !

Mais personne n’est embauché. Les excuses sont diverses et plus ou moins valables.
Je forme toutefois une collègue censée m’aider, mais de toute évidence, poncer et graver du bois n’était pas le rêve de sa vie. Elle m’aide à la confection une semaine ou deux, puis s’arrange pour ne s’occuper que de répondre au téléphone et continuer le reste de ses tâches habituelles.
Mais moi au contraire, comme je dois m’occuper des commandes d’inkan toujours plus nombreuses chaque jour et que personne ne m’aide à la fabrication, on me retire petit à petit mes projets web pour que je puisse me « concentrer » sur les inkan.

Me « concentrer » sur les inkan, ca veut dire poncer, polir, reponcer, graver, repolir. Que de la joie quoi.
Au mois de juillet, ça devient l’enfer.
Le site a pris son envol et on reçoit 20 à 30 commandes par jour, ce qui veut dire que pour ne pas perdre pied, je dois en envoyer au moins autant. Sauf qu’une commande ne veut pas dire un seul inkan. Généralement les clients font un set des trois différents, quand ce n’est pas une entreprise qui fait une commande de 20 tampons pour leurs nouveaux employés.
Je me retrouve avec plus de 50 inkan à fabriquer par jour, ainsi que leur emballage, la préparation des bordereaux de livraison… et tout le reste. Les stocks, la paperasse des finances, la gestion des commandes, être à la disposition des clients etc.
Et ça a beau n’être qu’un petit bout de bois ou de plastique, les clients sont CHIANTS.
Ce sceau va leur servir toute leur vie, et puis ils en ont besoin dès demain matin pour signer le contrat de leur vie de caissier de combini, alors on hésite pas à vous faire recommencer le dessin quinze fois avant d’exiger qu’il soit envoyé dans l’heure, c’est pas possible d’être aussi lent !

Si au début être dans une petite pièce confinée ne me dérangeait pas plus que ça, quand on ponce du bois pendant 8h d’affilée ça devient vite invivable. La sciure vole, me rentre dans les yeux, dans la bouche.
Je tousse de plus en plus en manquant de m’étouffer, même le soir à la maison, et ai les yeux irrités et tout gonflés. Ce qui a finit en conjonctivite sur plusieurs longues semaines.
En plus, s’il suffit de se couvrir en hiver pour pallier le manque de chauffage, en été… et ben il faut prendre sur soi. Et qui a déjà vécu un été japonais et son humidité étouffante, comprendra bien que travailler pendant 8h dans une petite pièce poussiéreuse sous 35° ressentis 45° fait légèrement péter un boulon.

Il faut que je parle à mon patron, je ne peux pas continuer éternellement à faire ça. Et comme en juillet on arrive à la fin des six mois de ma,période d’essai, on a un petit entretien privé pour faire le point qui tombe bien.
Je lui dis ce qui ne va pas, la poussière, la chaleur, que je ne fais que ça depuis bientôt six mois alors que ça devait être temporaire et surtout que son activité de jeux pour mobiles prend forme et que j’y suis très intéressée.
Il s’excuse que le recrutement de nouvelles tête prennent autant de temps, que c’est pour bientôt etc.
Ensuite, comme ça fait déjà six mois que je m’occupe de tout toute seule et que j’ai quasiment tout mis en forme moi-même, il me propose de passer manager dès qu’il y a des nouveaux, avec une paye en adéquation avec mes reponsabilités.
Le bougre touche un point sensible, car mes études à Tokyo n’étaient pas gratuites et je rembourse encore et toujours mon prêt étudiant ce qui me pourrit un peu la vie depuis un moment avec mes payes au ras du sol dans une des villes les plus chères du monde.
Quand je serai enfin débarrassée de la confection, j’aurai beaucoup plus de temps pour travailler sur d’autres projets comme les jeux, mais pour l’instant que je patiente.

Bon, d’accord.

En plus la fin de la période d’essai est synonyme de petite augmentation, c’est pas Versailles mais c’est toujours ça et suffit à mettre du baume au cœur.
Donc je prends sur moi et continue de me demander ce que je fous là à chaque fois que je ponce un nouveau morceau de bois.

En septembre, toujours personne d’embauché, et toujours moi en train de mourir (même avec masque et lunettes de protection pour lesquels j’ai investi de ma poche pour travailler) dans ma pièce poussiéreuse.
On reçoit une énorme commande de NTT de 150 gros inkan à envoyer en moins de deux semaines. Sauf qu’ils sont gros et la confection prend environ 1 heure pour chaque… avec les autres commandes qui s’accumulent si je ne m’en occupe pas, c’est l’enfer.
C’est une commande à plus de 400 000 yens donc on ne peut pas se permettre de refuser… alors débrouille-toi Sonia.
Je reste plus tard le soir, je viens plus tôt le matin, je ponce, je grave, je ponce.
Putain les mecs, je ponce quoi.
Je suis le Chuck Norris du ponçage.
J’ai fais des études supérieures jusqu’à 26 ans, je suis trilingue, j’ai traversé le monde pour venir vivre à Tokyo… Et je ponce du bois du soir au matin.
C’est absolument fantastique, je pense même que c’est du jamais vu chez les Françaises échouées au Japon.
J’innove dans les jobs de merde. Sonia, la pionnière des expatriées qui poncent.
Waouw.

Comme je passe ma journée dans la sciure, je m’habille comme un sac et ne me maquille plus, de toute façon je vais finir dégueulasse.
Mes collègues m’appellent « L’artisan de France », et le pire, c’est que c’est même pas pour se foutre de ma gueule. Y’a vraiment de l’admiration dans leurs yeux quand moi je suis au bout du rouleau.
Bref, y’a pas de sot métier, j’ai rien contre les gens qui poncent et gravent du bois.

Mais j’avais juste d’autres projets de carrière quand j’ai fais 10000 bornes pour venir jusqu’au Japanisthan que de finir au goulag de l’inkan.

Par un drôle de miracle, je boucle toutes les commandes plus celle de 150 inkan dans les temps. Mais je passe plusieurs heures chaque soir à la tâche du « tampon parfait » et chez NTT ils sont sans pitié, c’est des inkan très gros et très durs à tamponner qu’ils ont commandé.
Je crois que personne n’a aucune idée de ce que c’est tant qu’il ne l’a pas fait, mais c’est juste horrible.
A la fin de la semaine, je me tape une tendinite dans le bras droit qui me réveille la nuit tant ça me fait mal, et qui ne guérit pas puisque je continue de poncer et tamponner tous les jours.

Je parle une nouvelle fois à mon patron des problèmes de poussières, que je suis seule, que j’aurais besoin de quelqu’un d’autre etc.
Mais mon boss est accaparé par le lancement de son activité de jeux, et ça rentre par une oreille pour ressortir par l’autre.

Donc en septembre 2012, j’en suis là.
J’en ai marre.
Je ne gagne pas super bien ma vie. Je vis, mais tout juste. L’école et la traduction du week-end servent à envoyer en France pour rembourser mon prêt, je ne le dépense pas.
Ma paye de l’entreprise est assez basse, je tiens le mois mais pas de quoi économiser non plus. Si tombais malade et devrais me faire soigner un truc ou quoi, je ne pourrais même pas payer.
Outre les finances pas terribles, j’en suis venue à détester mon job. On m’a retiré tout ce qui était web pour que je fabrique ces sceaux à la con toute la journée, j’ai le bras et la main qui me lancent, j’ai mal aux yeux, je tousse tout le temps.
Point de vue privé, c’est pas terrible non plus. J’ai peu d’amis et je les vois jamais. Je suis célibataire depuis bientôt un an et quand on voit les connards que j’ai eu avant je n’y crois plus du tout.
Sans oublier le fait qu’à cette période je vomissais plusieurs fois par jour quotidiennement et commençais à me rendre compte de l’étendue des dégâts.

Je travaille du lundi au dimanche pour pas un rond, je me fais chier, je me sens seule, moche, nulle. Le Japon que j’aime, je n’en profite plus parce que je n’ai ni le temps, ni les moyens.
Là, tout se résume à aller au boulot et poncer, faire des traductions, faire des cours, ne rien dépenser et être chez moi à méditer mes problèmes de bouffe.
Je suis sur les nerfs tout le temps, tout m’énerve, je me plains tout le temps.
Cette vie est vaine.

En tous cas, depuis un peu plus d’un an elle ne vaut plus d’avoir sacrifié amis et famille. Je me dis qu’il y a des promesses que j’ai faite à des gens en France que je ne tiendrai jamais car avec ma semaine de congé par an je n’aurai jamais le temps.
Et pour quoi ? Pour poncer du bois, être pauvre et me sentir seule. Je suis restée après 2011 et ses folies mais ce que je reconstruis derrière n’est pas si terrible.
Ça ne vaut plus le coup. Je suis fatiguée.
J’ai envie de m’en aller cette fois.

J’ai envie de prendre un sac à dos, de tout plaquer, et de me casser loin d’ici pour voir le monde.
Les gens qui me connaissent bien savent que je voue un culte à l’émission Pékin Express. Oui je sais, c’est  truqué, c’est de la télé réalité pour ménagère de moins de 50 ans pigeon de l’audiovisuel tout ce que vous voulez, mais ça on s’en fout. Ce que j’aime moi, c’est voir tous ces pays, ces paysages, les rencontres, et les candidats qui vivent des trucs de fous qui les marquent à vie.
Faire un Pékin Express maison, le rêve de ma vie !

Oui à ce moment-là, je me prends à rêver de partir et voir ce qui se passe ailleurs.
Je vous écris mon blog sur mon baito et pour me souvenir de tout, relis des mails envoyés en 2010.
Je m’étonne parce qu’à l’époque, je dis déjà que mon seul regret de m’installer au Japon, c’est de ne pas partir voir le monde. Que si jamais je n’ai pas mon visa pour 2011, alors peut-être que je partirai voyager.

J’essaie d’imaginer un nouveau rêve pour ma vie, je me renseigne sur les différents visas des différents pays, lis des blogs de voyageurs.
Mais… en vérité je ne me sens pas prête.
Je suis une dégonflée.
Le Japon représente 10 ans de ma vie, depuis mon tout premier voyage en 2003. Et même si je n’ai plus une vie qui me permet de profiter des aspects que j’aime de ce pays, je l’aime toujours.
Je m’y sens chez moi.
Et puis surtout, si je venais à le quitter, je refuse que ce soit en situation d’échec, quand tout va mal.
Je suis faible et tout ce que vous voulez, mais je suis pas une perdante.
Je refuse d’en devenir une.
Je me trompe, je me prends des baffes, je me fais avoir, je tombe. Peut-être même plus que la moyenne. Mais y’a pas moyen que je me relève pas.
Si je quitte un jour le Japon, c’est pas en perdante quand je me sens au plus mal.
Sinon, c’est comme si toutes les années que je lui ai consacré se transformaient en pitoyable échec. Comme si je fuyais.
Et alors que ce pays a motivé mes choix de vie depuis l’adolescence, ce serait partir sur un souvenir amer. Avec de la rancœur peut-être.
Je refuse.
Et peut-être qu’en fait je ne veux pas partir et que c’est juste parce que je suis dans une mauvaise passe. Peut-être que si tout allait mieux, je n’aurais plus du tout envie d’aller voir ailleurs.

Alors je décide de réessayer encore une fois. Tout recommencer, tout faire pour améliorer ma situation et être heureuse.
Et quand j’y arrive, je saurai. Si je veux rester ou finalement partir quand même à la découverte d’autres pays.
Je me donne jusqu’à la fin de mon visa (avril 2014) pour ça, et à ce moment là, selon ma situation, je saurai si j’ai envie de le renouveler ou non.

C’est parti, ni une ni deux, je recommence à chercher du travail. Si possible dans une branche qui me plaît avec aucune seconde activité qui n’a rien à voir comme coupeur de tronc ou croque-mort où, avec ma chance, je serais susceptible de finir.
Malheureusement, j’ai utilisé ma semaine de congés pour rentrer en France en mai pour un mariage et n’en ai plus.
Trouver des excuses pour m’absenter à des entretiens s’avère assez difficile à la longue et je dois me contenter des entreprises qui m’intéressent vraiment.
J’ai plusieurs ouvertures sérieuses qui se terminent en eau de boudin… J’ai l’impression de revivre 2010.

En novembre, je croule toujours sous mes inkans et ma déprime, la seule idée qui m’aide à me lever du lundi au dimanche, c’est celle de réussir et soit profiter de cette réussite, soit aller voir ailleurs.

Comme je suis toujours dans ma petite pièce poussiéreuse, je prends quelques libertés pour pas devenir folle comme écouter de la musique pour couvrir le bruit des machines à graver. De l’autre côté de l’open space, on doit croire que je vis à la cool. Je suis toute seule, je grave en écoutant Bigbang et Francis Lalanne (j’ai des lubies étranges des fois), je fais ce que je veux.
Personne ne se doute qu’en fait je speed pendant 8h en faisant cinq choses à la fois et que je suis à bout de force.
J’ai bien reparlé à mon patron mais la tête dans ses jeux, il m’oublie dès qu’il n’a plus les yeux sur moi.
Un de mes collègues qui semble croire que je me la coule douce demande à travailler lui aussi aux inkans.
Je suis au top de ma vie, enfin quelqu’un qui accepte de faire cette merde avec moi !
Je comprends vite qu’il ne s’imagine pas une seconde de l’énergie que ça demande quand je le vois se poser tranquillement avec son café à côté des machines à siroter tout en feuilletant des revues plutôt que de bouger son cul.
Mon patron me demande de le former en 2 semaines, en 2 mois il ne s’en sort toujours pas. Il mélange les commandes, se trompe de taille, de matériau, de forme.
Il réussit même l’exploit DEUX FOIS d’envoyer un inkan pas du tout gravé (mais qu’est-ce qu’il a tamponné ?). Honnêtement, il est assez fascinant dans sa capacité à réussir chaque jour une connerie différente.
Finalement je dois toujours être derrière lui pour vérifier et rattraper. On a beau être deux, on met encore plus de temps qu’avant.
D’autant qu’il semble avoir de plus en plus de mal à accepter les reproches de quelqu’un  qui non seulement est beaucoup plus jeune mais en plus est Français. Quand je lui dis qu’il y a des règles à respecter lors du dessin selon la police japonaise choisie, il ne me croit pas, il connaît quand même mieux les inkan que moi, il est Japonais ! Je suis toujours obligée de lui fournir des documents japonais pour lui prouver ce que je dis ce qui m’use au reste.
Très vite, je suis au bord du pétage de boulon. Après tout, j’ai appris toute seule dans une langue qui est même pas la mienne, pourquoi je devrais enseigner à un abruti qui pige rien et en plus ne me croit pas.

Au bout d’une semaine il commence à se plaindre. Il a mal au bras droit, aux yeux, à la gorge. C’est inadmissible de travailler dans ses conditions, il s’en va se plaindre au patron.
Dans la semaine, on avait un aspirateur à vapeur pour la sciure, un radiateur pour l’hiver et des travaux pour l’installation d’un système d’aération.
Je suis à la fois contente de ces améliorations et sidérée : j’en parle depuis six mois il ne se passe rien, l’autre se plaint une fois et hop, on change tout.

Malgré tout, mon collègue semble regretter amèrement d’avoir demandé de passer dans cet enfer. Quand il cherche le Graal du tampon parfait, tout l’open space l’entend se plaindre qu’il a mal au bras, que c’est trop dur.
En décembre, il donne sa démission, il a envie d’autre chose et veut changer de profession.
Comme je le comprends.

En janvier, du jour au lendemain, on accueille une nouvelle pour m’aider aux inkan. Car l’air de rien, les commandes sont toujours de plus en plus nombreuses et ça devient impossible à gérer seul.
Je suis assez soufflée, parce non seulement il a recruté cette personne sans même m’en parler, mais en plus il a consulté pour cela celle qui se contente de répondre au téléphone après avoir refusé de faire la fabrication.
Heureusement qu’il m’appelle « manager », quel beau foutage de gueule.

Je me dis très vite qu’il a très mal choisi sa nouvelle recrue, jeune femme apprêtée de 40 kilos tout mouillés… Elle se débrouille nettement mieux que mon ancien collègue, mais n’ayant aucune force dans les bras, elle n’arrive ni à poncer ni à tamponner.
Les tâches que j’exècre le plus me sont donc immanquablement allouées. Quelle chance !

Pire, comme elle travaillait comme graphiste avant, très vite mon patron lui demande de travailler plutôt sur le projet des jeux pour mobiles et de ne m’aider aux inkans que quand elle le peut.
J’explose.
C’EST-CE QUE JE DEMANDE DEPUIS DES MOIS, POURQUOI ELLE !!!!!

Mais on me répond le plus naturellement du monde que le problème, c’est que y’a que moi qui connaît aussi bien l’activité et qui arrive à être aussi rapide, donc comme je suis la plus efficace, c’est moi qui y reste.
D’un autre côté, comme les jeux rapportent plus, on préfère investir là-dedans plutôt que de recruter pour mes pauvres inkans à la con.

Les mois passent, et à part ma rencontre miraculeuse avec Mr Catastrophe, je n’ai pas avancé d’un iota dans ma quête du bonheur. En plus cette rencontre complique tout, car si j’ai enfin trouvé quelqu’un de bien, qu’est-ce qui se passe si je décide de partir ?

En février, je passe un coup de gueule. J’en ai marre d’être toute seule aux inkan, si la demoiselle a été engagée pour m’aider, pourquoi je me retrouve encore avec tout sur les bras quand c’est quasi impossible de faire tourner le truc seul ?
J’obtiens qu’elle me relaie tous les après-midi où je peux faire autre chose que de la fabrication.
Notre site est moche et comme tout le monde ne parle que des jeux et que personne ne s’intéresse à ma pauvre activité, je décide dans mon coin de refaire le site de A à Z, du codage aux bannières jusqu’au texte.
Je n’ai plus refait de site depuis des mois, je n’ai pas progressé mais je tente.
Et en un mois, en m’y collant deux trois heures par jours et en faisant corriger le texte par une collègue, j’ai tout refais.
Au moins pour cette partie là de la journée, je ne suis pas au bout du rouleau.

Quand la nouvelle version est en ligne, le site triple son chiffre de vente (double effet kiss cool d’une tristesse sans nom : encore plus de tamponnage et de ponçage).
Je regrette presque d’avoir fait ça, quand mon patron demande à me voir en privé.
Et là, contre toute attente… il m’annonce qu’il a été étonné de ce que j’avais fais pendant ce mois où j’étais un peu plus disponible. Qu’il avait peut-être fait une erreur en me laissant si longtemps à la fabrication des inkan alors que j’aurais pu me montrer efficace dans des domaines plus lucratifs.
Il me propose donc de passer dans l’équipe des jeux vidéos… mais que comme les inkans prennent un temps fou et demande une vitesse énorme, former une nouvelle personne à mon niveau prendrait trop de temps. Donc si je passais aux jeux, ce serait l’occasion de revendre le site des inkans pour pouvoir se concentrer exclusivement sur nos applications.
Et là, il s’excuse.
« Je suis désolé, tu as mis tellement d’énergie dans cette activité depuis plus d’un an, ça doit te faire mal que je veuille vendre quand tu as tout fait. Donc je te demande, si tu ne veux pas passer aux jeux et continuer, je comprends. »

IL EST CON OU QUOI ???
J’arrête à la seconde moi s’il le faut ! Des mois que je demande que ça !!!
Ouiiiiiii! Je suis euphorique. Enfin j’arrête !

Et comme je viens de tout refaire, il peut même se permettre de vendre le site encore plus cher qu’il ne l’avait acheté en plus des bénéfices engendrés… autant dire qu’il se fait plaisir.
Mais putain pas plus qu’à moi. Enfin, ENFIN !!!!!!
Dès le mois de mars, je passe dans l’équipe des jeux. On fait des « Otome games », des jeux de simulation d’histoires d’amour pour femme.
Des scénarios niais, des héros dignes du manuel de la drague que je vous ai fait (le « ore-sama » on y coupe pas !), du rose, des cœurs, des étoiles.
Tout ce qui me parle !
Je dois faire le site des jeux, mais on m’apprend aussi à coder le scénario, faire sous photoshop les décors, les expressions des personnages, dessiner les set de vêtements à vendre dans le jeu pour gagner en charme.
Je dois apprendre à maîtriser plein de choses inconnues en peu de temps, mais ça me plaît. Ok, les jeux puent la guimauve et les scénarios sont prévisibles, mais putain je viens de passer plus d’un an à poncer ! Puis j’apprends à faire plein de choses qui m’intéressent, mince je prends mon pied !
Même si des fois je soupire devant la niaiserie du scénario prévisible, je kiffe, je suis au top.

Ce même mois, Mr Catastrophe m’annonce qu’il y a beaucoup réfléchit et que si je décide de quitter le Japon pour aller voir ailleurs, alors il viendra avec moi.

Mes TCA c’est pas la joie, mais ça va mieux.
Je ne me sens plus seule. Je ressors, je refais des voyages.
Et même si je ne suis toujours pas riche, je commence à beaucoup aimer ce que je fais au travail. Je râle parfois pour le plaisir, mais y’a pas à dire, je n’ai plus envie de changer de job.
J’adore faire mes bannières, j’adore regarder des magazines pour m’inspirer des jolies tenues à dessiner, j’adore me rendre compte que je progresse et maîtrise de mieux en mieux les logiciels.
Les histoires des jeux sont drôles et quand le scénario est vraiment trop nul (attendez, une héroïne infirmière qui sauve quelqu’un d’une attaque cardiaque… en lui faisant boire un verre d’eau…NO WAY !), je me permets de le dire franchement alors mon boss fait remodifier.
Il me fait changer de place pour que je sois à côté de lui, et franchement ça me fait chier car il regarde toujours ce que je fais, mais on parle beaucoup et il me demande mon avis pour beaucoup de choses.
Après plus d’un an oubliée dans une salle insalubre, j’avoue que je me sens flattée.

A la fin du printemps 2013, si ce n’est les finances, tout va plutôt mieux. Je n’ai plus envie de pleurer quand je me lève le matin, j’aime bien ce que je fais.
Ma vie devient enfin stable.

Alors… est-ce que j’ai toujours envie de partir ?
Oui.

J’ai envie d’être libre. Je n’ai plus envie de travailler sept jours sur sept. J’ai envie de découvrir de nouvelles choses. J’ai envie de vivre pour moi, de prendre le temps, de me poser.
Ne serait-ce que pour mes problèmes de bouffe, vivre à cent à l’heure au pays des nomikai n’est pas l’environnement adéquat. Même si dans l’ensemble ça va mieux, ce n’est pas parfait et ce mode de vie 100% travail m’est toxique je pense.
J’ai besoin de souffler.
Je n’ai pas envie de quitter vraiment le Japon, mais si je le fais pas, je pense qu’un jour je regretterai de ne pas avoir su prendre le temps de penser à moi, et de ne pas avoir eu le courage de découvrir d’autres choses alors que j’ai toujours rêvé d’une vie de nomade.

Je reste sur mes positions.

Mr Catastrophe aussi, il ne s’inscrit pas à l’école comme il avait prévu au départ : son visa expirera en octobre.

Oui mais enfin ! C’est bien beau de faire des projets, mais quand on a pas un rond je sais pas où on va !
C’est bien d’avoir de l’ambition mais si on a rien derrière pour assurer…
Pendant l’année j’avais commencé à mettre de côté mais entre l’augmentation des impôts, le renouvellement de mon appartement (on repaye une caution « offerte »….) etc., je n’arrive pas à économiser assez.
Même en ne m’achetant strictement plus rien pour moi.

Je m’étais donné jusqu’à avril 2014, mais voilà mon échéance avancée au mois d’octobre. Et en octobre, je n’aurai jamais assez pour tout payer la vie sur place, les billets d’avion et j’en passe.
Et je dois avouer qu’après avoir mis tant de temps à trouver un travail que j’aimais bien, le quitter à peine je m’épanouis me faisait un peu mal.

C’est là que j’ai pris la décision de tenter un coup de poker sur ma vie.
Entre juin et juillet, j’essayé d’apprendre un maximum de choses et proposé un projet concernant les jeux à mon patron. Emballé, il a accepté et m’a laissé les rênes pour le mettre en route.
Alors pendant ces deux mois, je me suis donnée à fond pour lancer ce projet en plus de mes autres tâches.

Et ensuite… c’est fourbe mais, je lui ai posé un ultimatum.
Je pars ou je pars.
Mais soit je pars en démissionnant et du coup il se retrouve un peu embêté car il devra chercher quelqu’un d’autre sans avoir l’assurance que ça se passe bien.
Soit je pars en me mettant à mon compte, et on continue de travailler à distance. J’avais déjà préparé ma longue liste d’avantage comme le fait d’avoir quelqu’un sur place quand il sortira ses jeux en langue étrangère ou le fait de ne plus avoir à payer de taxes pour moi vu que je ne serai plus employée.
C’est un coup de poker dans le sens où s’il disait non, je me retrouvais sans emploi et sans assez d’argent pour partir par-dessus le marché…
Je lui ai expliqué diplomatiquement les différentes raisons de mon départ, professionnelles comme personnelles, il les comprend et en profite au passage pour s’excuser de m’avoir laissée moisir avec mes inkans.
Il est toutefois un peu sonné de mon annonce, il ne s’y attendait pas.

Il me demande de le laisser réfléchir.
Le lendemain, il avait augmenté considérablement mon salaire. Ce qui venait résoudre le seul point qui me faisait encore défaut : les finances.
Je sais que cette augmentation n’est pas anodine et ne veut dire qu’une chose : reste.
Mais cette fois ma décision est prise, même si l’idée de rester avec une paye acceptable et un job sympa reste tentant.
Sans faire exprès (je cherchais des tweets d’utilisateurs à propos de nos jeux), je tombe sur son compte personnel. Il tweetait qu’il avait fait une erreur de management monumentale, qu’en se concentrant sur son business il avait négligé le ressenti de ses employés et le regrettait. Qu’être un bon patron ne demandait pas que des stratégies marketing mais aussi des capacités humaines donc qu’il devrait faire plus d’effort.
Je me suis sentie un peu triste en lisant ça. Parce que même si je l’ai haï parfois depuis ma pièce sous la sciure, ce n’est pas quelqu’un de méchant.

Je le laisse réfléchir plusieurs semaines et, hasard total, il me convoque une nouvelle fois le 7 août, le jour de mon anniversaire.
Il accepte.
Pire, il décide d’avancer la sortie de ces jeux en langues étrangères et me laisser m’en charger depuis l’étranger.

Où que j’aille : j’ai un travail, j’ai une paye qui tombe.
Comme je lui ai dit que je partais aussi pour des raisons de santé, il me propose même un salaire entier pour seulement trois jours de travail par semaine, que je puisse prendre le temps de me reposer.
J’ai envie de pleurer, si c’est pas le plus beau d’anniversaire qui soit ça…

La suite, vous vous en doutez certainement.
Oui, les enfants… j’ai décidé de tourner la page Japon et d’attaquer un nouveau chapitre.
C’est un peu ironique dans le sens où c’est juste au moment où ce blog commence à être lu par beaucoup de fans du Japon. Mais rassurez-vous… j’ai encore plein de choses à vous raconter : 2011, moi prof en maternelle, les hosts, les mariages, les magazines masculins, et j’en passe.
J’ai encore beaucoup de choses à raconter, et comme j’aime mieux raconter les choses avec du recul, je ne posterai peut être pas tout de suite sur ma nouvelle vie.

Tout s’est enchaîné très vite : la paperasse à faire pour le départ, trouver quoi faire de ses affaires, l’envoi de milliers de cartons par bateau (énorme trou dans le budget), courir les banques, la préfecture, les pots de départ.
J’ai été surbooké ces deux derniers mois et je sais que j’ai dû décliner pas mal d’invitation, répondre avec un délai considérable aux emails et j’en passe.
Je suis vraiment désolée.
Je suis aussi désolée de n’en avoir parlé qu’à très peu de personnes, comme jusqu’au dernier moment je n’étais pas vraiment sûre de pouvoir partir, j’ai décidé de ne pas m’infliger un stress supplémentaire de questions sur mes projets.

J’ai travaillé à l’entreprise et à l’école jusqu’au tout dernier moment. Ne presque rien changer du quotidien a fait que je ne réalise pas du tout ce départ, j’ai peur de la claque quand je m’en rendrai enfin compte.
J’ai passé toutes ces dernières semaines à verser ma larmichette à chaque fois que je me disais que c’était sûrement la dernière fois que je faisais telle chose, la nullos.

Lundi 30 septembre 2013 était ma dernière journée à l’entreprise. Malgré ma misanthropie et ma capacité à refuser presque tous les repas dehors avec mes collègues, ils m’avaient préparés des cadeaux, des lettres et un énorme bouquet de fleurs.
J’ai pleuré comme un veau, pire qu’une finale de secret story.
Le boulot, les collègues… on râle, on râle, mais on les aime bien quand même dans le fond.
Jaime-Tyrion semblait être un des plus malheureux.

Mardi, j’ai couru partout fermer mon compte en banque, mon téléphone, payer mes dernières factures, chercher divers papiers, envoyer les derniers cartons et  faire les valises.
Et hier, avec moins de dix heures de sommeil au compteur en 3 jours, c’est en pleurant un litre de larmes que mon avion a décollé pour la Corée du Sud.

Je suis venue pour la première fois au Japon en octobre 2003, je le quitte en octobre 2013.
10 ans.
Un énorme chapitre. Avec du bon, du mauvais, mais rien que je ne regrette. Et je reviendrai, de toutes façons.
Je referai certainement un billet faisant le bilan de tout ça aussi.

Bref, me voilà prête à vivre de nouvelles aventures. Tout d’abord quelques mois en Corée du Sud, puis un retour pause en France. Et enfin si tout va bien -la vie est pleine de surprises-, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Après, on verra.
Je vous épargne l’histoire de comment je nous ai foutu à la porte de chez nous à 2h du matin la veille du départ sans pouvoir continuer de préparer nos valises et comment on a dû traverser tout Tokyo en taxi emmerder une amie pour récupérer un jeu, ni comment je me suis fait questionner pendant 1h30 à l’aéroport avant d’embarquer –sans même savoir si on me laisserait monter !- hier soir car je n’avais apparemment pas acheté mon billet d’avion comme il fallait.
Bref, Pierre et Richard partent conquérir le monde.
Ça promet.

Suite à « Salut, TCA bien ? »

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Un mini billet suite à mon dernier article « Salut, TCA bien ? ».

Je ne sais pas trop ce que j’attendais en écrivant ce billet, je voulais juste toucher les personnes mal dans leur peau au Japon et mal dans leur peau tout court où qu’elles soient. Je voulais leur donner un électrochoc et leur montrer qu’on pouvait perdre le contrôle à tout moment.
Et que ces comportements étaient absurdes.
Je n’avais pas la prétention de pouvoir guérir des personnes déjà malades (j’ai déjà bien du mal à savoir comment me soigner moi-même), mais je voulais faire de la prévention pour les personnes qui ne le sont pas encore mais sont, soit sur la mauvaise pente, soit très complexées avec des envies de régimes « rapides et très efficaces » ( = le début des emmerdes.)
Je l’ai aussi écrit par immense lassitude. Fatiguée de jouer un rôle, de ne pas assumer. C’est ma façon de commencer ma thérapie pour me détacher du regard des autres et n’avoir rien à foutre de ce qu’on pense de moi, car c’est entre autre ce qui m’a menée à ma perte.

Je pensais que les personnes concernées liraient avec attention, que ceux qui me lisent depuis longtemps aussi parce qu’ils « m’aiment bien », et que le reste passerait son chemin.
Et voilà que, à ma plus grande surprise, je vois ce billet partagé des centaines de fois, plus de 8000 visites en moins de 48h sur cette seule et unique page, une centaine de commentaires sur le blog et sur facebook presque tous aussi longs que mon article, des dizaines de messages sur ma boîte mail… !
Je suis émue, reconnaissante et contente d’avoir pu toucher quelques personnes.
D’où ce petit billet : devant autant de réactions et de gens qui m’ont ouvert leur coeur également, je ne peux pas dire « oh la la, je ne peux pas répondre à tout le monde alors merci à tous, hein ! ».
Chaque message mérite attention, relecture et réponse.
Par contre ça va me prendre un petit paquet de temps, car je suis déjà pas bien rapide en général.

En attendant, pour faire une petite réponse générale, je remercie vraiment tout le monde. Déjà parce que si à la base je l’ai écrit pour les autres, au final cet article me sert à moi également, pour mieux comprendre certaines choses.

J’ai ainsi appris le terme d’hyperphagie, une autre forme de pathologie mentale, ce que je décrivais en début de partie comme ma mauvaise hygiène de vie.
J’avais déjà vu ce mot plusieurs fois, mais avais cru à tord qu’il s’agissait d’un synonyme pour parler aussi de boulimie ce qui est faux.
Je remercie donc les quelques personnes qui m’ont éclairée sur ce point, ça me paraît important.
Je continue quand même de penser que même si j’étais déjà malade, j’avais quand même une mauvaise hygiène de vie à côté puisque je refusais de manger de nombreuses choses ou de me bouger pour quoi que ce soit.
S’il y avait un plat de haricots verts sur la table, je faisais la moue pour cuir une pizza. J’aime peut-être me fustiger mais je pense quand même que je ne faisais aucun effort.
Aujourd’hui, j’ai toujours une tendance à l’hyperphagie (en plus du reste…), mais j’ai une alimentation très variée et je suis beaucoup moins sédentaire, même pour de petites choses comme prendre l’escalier plutôt que l’escalator.

C’est vrai que je me suis exclusivement étendue sur le cas des femmes au Japon, parce que j’en suis une donc plus facile de « témoigner » et aussi parce que cet article devenait tellement long que je commençais à me dire que si j’en écrivais plus, personne n’irait au bout.
Mais c’est très vrai que – peut être moins violemment- beaucoup d’hommes subissent cette pression  de la minceur aussi.
C’est un monde à part, mais par exemple plus jeune j’ai beaucoup évolué dans le monde du visual kei et côtoyé des musiciens.
Beaucoup faisaient des régimes draconiens assez malsains à la chaîne pour pouvoir rentrer dans ces tenues de cuir moulantes qui émoustillent tant les jeunes filles.
Un musicien dont j’ai été assez proche pendant trois ans était obsédé par son poids et avait la hantise que ses tenues de scène craquent pendant un live. Dans son groupe, aucun membre ne voulait être le plus gros donc c’était un peu la course aux régimes.
Il entrait dans une phase de régime où il ne mangeait rien sauf de l’eau pendant une semaine avant chaque live et perdre 5 à 7 kilos. Par contre, il se gavait après chaque représentation dans des restos de buffet à volonté et acceptait généralement de sortir qu’une fois le live passé.
Il a fallu que je tombe moi-même là dedans pour ouvrir les yeux et remarquer qu’il allait aux toilettes très longtemps après chaque repas.
J’ai fini par lui demander de but en blanc s’il se faisait vomir vu qu’il me parlait souvent de ses angoisses de poids, il m’a répondu qu’il l’avait fait pendant trois ans mais plus maintenant. Je ne sais pas s’il a mentit ou non en disant qu’il avait arrêté.
Il faisait 1m83 pour 56 kilos…

C’est un cas particulier puisqu’il faisait partie du monde de la musique visual kei où l’image est très présente, mais son cas et celui de mon ex-copain (qui ne faisait pas partie de ce milieu) sujet à la boulimie et aux régimes bizarres montrenr bien que les hommes ne sont pas toujours épargnés.

J’ai reçu beaucoup de messages en privé de personnes qui, comme moi, ont mal vécu des réflexions et autres mésaventures au Japon et ont eu un comportement maladif avec la nourriture ou l’envie de faire des régimes.
D’autres ont affirmés n’avoir rien vu de tel ni rien vécu de la sorte.
Les deux cas sont tout à fait possibles, tout dépend de notre sensibilité et notre milieu de vie en fait.
Ce que vous aimez (si vous aimez le visu, la mode gyaru etc. difficile de passer à côté), si vous êtes dans le monde de l’entreprise ou non, si vous habitez en ville ou en campagne, etc. Il y a des milieux pires que d’autres.
Les personnes bien dans leur peau et très peu sensibles à cela peuvent évidemment passer complètement au travers de ce problème de société si elles ne font pas attention, et heureusement, sinon le Japon serait invivable pour tout le monde et ce serait bien triste.
Mais une personne sensible (et il y en a beaucoup) ne passera pas à côté.
Personnellement, je n’ai jamais ressenti d’autres problèmes de la société japonaise comme le mata hara ou la discrimination encore très forte de l’homosexualité. Mais ça ne me concerne pas du tout donc jusqu’à ce qu’on m’en parle où que je lise quelque chose sur le sujet, je n’avais pas remarqué.

J’insiste encore une fois sur le fait que ce le Japon n’est pas responsable de tout ça, j’avais trop d’antécédents, mais il est évident que ce que j’y ai vécu à été un déclencheur pour empirer les choses. Et qu’il l’est pour d’autres personnes sensibles, tant leur société est encore plus implacable que la nôtre sur le sujet.
Mais malheureusement, les TCA existent partout et pas besoin de se taper 10000 bornes pour tomber dedans.

Mon article était tellement long que j’en ai oublié de parler d’un article qui m’avait mise hors de moi (encore un), présentant au Japon (à Osaka), une résidence uniquement pour les femmes où le loyer était fixé selon le poids de la locataire. Plus elle était mince, et moins elle payait cher.
Voici l’article du Parisien sur le sujet.
Ou encore sur terrafina et ce blog où il y a aussi un reportage vidéo.

J’ai stalké aussi un peu voir d’où me venait tout ce beau monde d’un coup, et vu une réaction sur le forum vive les rondes où quelqu’un avait partagé le billet :
« Il y a aussi un facteur historique à remarquer: manger au Japon est vulgaire, car opposé à la pureté dénuée de corps du bouddhisme/shintoïsme ( pour la même raison, les palais traditionnels n’avaient pas de toilettes, un serviteur apportait un pot, puis devait aller le vider hors des limites en courant et se purifier). Manger, c’est ruiner une perfection par de basses fonctions: c’est notamment ruiner les dents impeccablement laquées de noir. Dans Notes de Chevet, Sei Shonagon est choquée de voir des « ouvriers du bâtiment » manger assez vite et de manière consistante, au point de trouver ça obscène et de penser qu’on ne devrait pas montrer telle scène aux enfants… »

Les Notes de Chevet de Sei Shonagon est un de mes livres préférés de la littérature japonaise mais j’avais oublié ce passage (je l’ai lu en premier année de fac de japonais, donc vieille carcasse que je suis, ça date). Comme j’ai trouvé ce commentaire intéressant et abordant un aspect culturel et historique que je n’ai pas du tout évoqué, je me permet de le copier/coller.

Enfin, je m’excuse si j’ai froissé des personnes très fines, car ce n’était absolument pas mon but. J’ai la plume acerbe quand je m’enflamme, et ai parlé exclusivement du surpoids et des régimes car l’article se voulait en grande partie personnel… et comme je n’ai jamais été maigre, voilà.

Mais mon véritable message était vraiment d’arrêter de se prendre la tête sur l’apparence. Je n’aime pas qu’on soit méchant avec des gros, je n’aime pas qu’on soit méchant avec des maigres, des grands et des petits.
Quelqu’un a dit en commentaire quelque chose d’extrêmement intelligent :
« Je crois sincèrement que l’un des buts « cachés » de la vie est de s’affranchir définitivement de l’avis que les autres peuvent avoir sur ton apparence et tes motivations.« 

Le souci étant qu’on a souvent des prises de conscience « c’est vrai, arrêtons de nous prendre la tête, on est bien comme on est », mais que ces prises de conscience sont ponctuelles. Ensuite le quotidien reprends et on recommence à se prendre la tête.
J’ai décidé d’essayer d’arrêter d’y croire que cinq minutes pour ensuite recommencer à me soucier ce qu’on pense de moi. Tant qu’on ne porte pas atteinte au bonheur d’autrui ni à sa propre santé, on devrait vivre librement en se tapant du reste. Un gros merde à la société.
Il y a des valeurs plus importantes dans la vie qu’une silhouette, des choses plus riches à entreprendre que de plaire aux autres.
C’est vain, y’aura toujours un con qui vous aime pas de toute façon.
Dommage qu’il ait fallu que je me détruise et passe un an la tête dans une cuvette pour m’en rendre compte.
C’est un long chemin pour arriver à cet état d’esprit, et j’en suis encore loin, hier soir encore je regardais mon assiette en me demandant combien de calories j’avais mangé dans la journée.
Mais je vais tout faire pour changer, et j’espère que toutes les personnes qui m’ont écrit leurs propres expériences trouveront la force de vaincre leurs propres démons, quels qu’ils soient.

Sur ce billet dans un esprit très Arnold et Willy, il est temps que je vous laisse !
Pour revenir très vite (une fois n’est pas coutume, je vous spamme) avec un autre billet de la plus HAUTE IMPORTANCE d’ici lundi/mardi.
Suspense !

Dire que la réponse à tous nos problèmes se trouvait dans les paroles d’un générique des années 70 !

Salut, TCA bien ?

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Avant que vous n’avanciez plus loin dans cette lecture, je me dois de vous prévenir : vous n’allez pas rire.

Je sais que beaucoup de mes lecteurs réguliers viennent ici pour se fendre la poire aux dépens de ces pauvres Japonais (sans cœur que vous êtes), mais ça m’arrive, parfois, d’écrire des trucs pas drôles.
Donc comme ça me tient à cœur de faire cet article et qu’il y a trop de vécu pour que ça puisse être réellement poilant, aujourd’hui on va peut-être pas se pisser dessus. Désolée pour les zygomatiques en berne. En plus, ce post sera long… Mais il est important pour moi donc je serai reconnaissante à tous ceux et celles qui pendront la peine de le lire jusqu’à la fin quand même.
Mais bon, c’est pas comme si vous aviez payé une place à 30 boules pour un spectacle de Florence Foresti, donc j’ai le droit de vous laisser sur votre faim de temps en temps.

Justement, la « faim », le thème d’aujourd’hui.
A dire vrai, ça fait déjà un an que je me tâte presque quotidiennement à l’écrire, ce foutu billet. Et si je le fais, est-ce que le je traite comme un dossier sur le Japon qui ne me concerne pas, est-ce que je le tourne en dérision sans rentrer dans les détails ou est-ce que je vous balance tout dans la gueule… ?
Au risque de le regretter et me terrer dans ma honte quelques mois après avoir balancé mon pavé dans la mare, j’ai opté pour la dernière option. Déjà parce que ce billet est important pour la compréhension de certains billets qui suivront.
Mais aussi parce qu’il semblerait que je commence à être lue par pas mal de gens immunisés au rose donc si ça pouvait servir à quelqu’un qui est concerné (et j’en connais déjà une bonne poignée qui l’est…), si je pouvais vous remuer dans vos culottes et dans vos crânes l’espace de cinq minutes, alors c’est l’occasion et je serais lâche de pas le faire.
Assumons qui nous sommes.

Je ne suis pas toujours aussi forte que mes expériences racontées jusqu’ici peuvent vous le faire croire.
Au Japon, j’ai résisté aux horaires de 80h par semaine, aux jobs de merde, aux différences de coutumes,  aux typhons, aux tremblements de terre, à la menace nucléaire et tout plein d’autres choses comme l’odeur des salarymen dans le train et les moustiques (ne sous-estimez jamais les moustiques nippons).

Mais au Japon,  j’ai aussi perdu une immense bataille.
Je suis devenue anorexique et boulimique vomitive.

Historique personnel

Ce serait un raccourci grotesque et erroné de dire que c’est  à cause de la vie au Japon que je suis devenue malade, même si à mon humble avis, ça y a largement contribué.
Mais je pense aussi que j’ai toujours été prédisposée aux TCA (troubles du comportement alimentaires). Du moins qu’avec mon parcours, ça me pendait un peu au pif.
Pour une raison dont je ne suis pas sûre de me souvenir (sur-nutrition ? traitement médical ? tendance familiale au surpoids ? les trois ?), j’ai été obèse dès l’âge de quatre ans. Sur les photos de classe de maternelle, la grosse dondon au double menton graisseux et doigts boudinés, c’était déjà moi. Et en plus, j’avais une coupe de merde : bouclés, court devant et long derrière la tête. La rockeuse de diamant de Catherine Lara version loose ultime.
Dommage que ma mère n’ait pas été visionnaire à propos des tags Facebook, elle aurait peut-être empêché les massacres capillaires de ma grand-mère chez sa coiffeuse préférée « La Gilette » (ça ne s’invente pas).

L’ijime étant une notion malheureusement universelle, il va de soi que j’ai eu une de ces enfances où on se fait régulièrement insulter, que mon deuxième prénom était la « grosse patate pourrie » et que depuis que les crevures de mon quartier m’avaient attachée à leur vélo pour me faire courir en gueulant « sue et maigris grosse vache ! », je prenais grand soin de rester chez moi le mercredi après-midi à faire des dessins de Sailor Moon plutôt que de tenter l’aventure d’aller jouer dehors. Ça se finissait toujours mal.
Rassurez-vous, je n’étais pas une enfant martyre pour autant, je faisais des caprices de chiasse de compétition au rayon Barbie comme tout le monde.
Pardon maman, cette cuisine de Barbie était vraiment indispensable à ma survie et me paraissait à l’époque plus importante que tes fins de mois.

A 9 ans, je suis envoyée dans le sud de la France dans un établissement appelé Les Oiseaux qui soigne les enfants obèses (et enfants à problèmes, ma voisine de dortoir était maigre comme un coucou mais s’était fait poignarder par sa mère…Joyeux.). J’en ressors quelques mois plus tard avec presque dix kilos de moins ce qui est énorme pour un enfant de moins de dix ans.

Je suis restée assez mince quelques années puis à l’adolescence… la nature a fait son travail et j’ai retrouvé mon cul, mes hanches et mon bide. A à peine 12 ans, je venais déjà de passer de longues années à faire des régimes, surveiller tout ce que je mangeais, monter sur la balance chaque semaine pour marquer dans un cahier mon poids et justifier chaque prise de poids même pour 200 pauvres grammes de merde en jurant que « non », je n’avais pas triché. Peu de monde devait se rendre compte de l’ampleur du truc, mais ça régissait vraiment toute ma vie d’enfant et je subissais de nombreuses pressions de personnes dans mon entourage très certainement bienveillantes mais franchement pas pédagogues ni compréhensives…
Alors après quelques années, j’ai commencé à en avoir ras-le-cul de la dictature du régime.
D’autant que j’étais trop jeune pour comprendre que ma prise de poids était aussi due à ma croissance, plutôt qu’à une reprise de graisse et chaque prise de poids inexpliquée me mettait au bout du rouleau.
Incapable de relativiser, je prenais cela comme un échec, et au bout de quelques années, j’ai fini par tout envoyer valser.

Foutez-moi la paix avec vos régimes à la con, j’en ai ras le cul. Mes copines ne se prenaient pas la tête, elles, pour s’enfiler une demi-baguette couverte de Nutella, flinguer les paquets de smarties à la chaîne devant Le Miel et les Abeilles et dépenser tout leur argent de poche en paquets de bonbons monstrueux. Pourquoi moi je me gênerais et culpabiliserais à chaque fois puisque de toute façon les chiffres enflent quand même ?
J’ai donc fait comprendre subtilement aux adultes entourant le suivi de mon alimentation qu’il était temps qu’ils aillent tous se faire foutre car j’en avais ras la minette.

Et comme je n’avais plus de balance, plus de compte à rendre sur des chiffres et que je pouvais enfin manger sans me poser de questions, eh bien c’est ce que j’ai fais : manger.
C’est venu petit à petit, de légèrement enrobée passant à un bon surpoids, pour à la fin du collège, être de nouveau obèse.
Avec tous les complexes et le mal-être qui vont avec.

Mais psychologiquement, il m’était impossible de refaire un régime ou de le tenir. Tout de suite je repensais aux cahiers tenus, à la pesée obligatoire hebdomadaire, à ce mot culpabilisant qui sous-entendait que j’avais peut-être pris deux morceaux de pain plutôt qu’un : « tricher ».
Même plus de quinze ans plus tard, ce mot me fout les nerfs.
Dès que je me remettais au régime, j’avais de nouveau l’impression d’être épiée, de devoir rendre des comptes.

J’ai continué à grossir bien gentiment, ayant une aversion pour le sport assez monumentale (ça me rappelait immanquablement les moqueries en EPS à l’école), de plus en plus complexée et m’enfermant dans des hobbies de plus en plus sédentaires : les livres, les films, la geekerie.

Je me suis passionnée un temps pour la danse, mais trop complexée, j’ai fini par arrêter. Impression d’être la risée de tout le monde. Après tout, qu’est-ce que foutrait cette grosse barrique d’huile pataude dans un groupe de danseurs souples et gracieux.
J’ai arrêté. De toute façon j’avais envie de mourir à chaque fois qu’on me regardait, peu pratique pour danser me direz-vous.

Je ne sais plus à quel âge j’ai passé le stade symbolique des 100 kilos mais je pense que ce devait être autour des 19-20 ans.
Et même si j’avais tendance à passer mon stress et mon mal-être en grignotant, je ne pense pas que j’étais malade. Je grignotais en continue dans la journée mais ce n’était pas des crises de boulimie.  Ou alors de la boulimie douce, juste de temps en temps quand j’étais déprimée mais bon, même gourmande, je ne pensais pas à la bouffe 24h/24, c’était inconscient.
Je pense qu’il est important de faire la petite différence entre la boulimie et l’obésité. Après je ne suis pas médecin, donc peut-être que des spécialistes ou d’autres personnes concernées qui tomberont sur ce billet ne seront pas d’accord avec moi.
Ce n’est que mon humble avis, l’auto-analyse de quelqu’un qui essaie de se comprendre, déterminer pourquoi on est  tombé si bas pour pouvoir essayer de se relever.
Je disais donc, à l’époque, je n’étais pas une vraie boulimique.
C’est assez honteux à dire, mais j’avais une mauvaise hygiène de vie, voilà tout. J’ai mis plusieurs années avant de me l’admettre et ne plus me chercher d’excuses mais c’était le cas. Certains sont malheureusement obèses à cause d’une maladie, mais pas moi. C’était juste de ma faute.
Je restais toujours à la maison à regarder un film ou dévorer un roman, et le reste du temps, j’étais posée devant mon ordi à faire des sites et des montages à la con. Le tout en descendant coca sur coca, grignotant du chocolat, me nourrissant de pâtes et pizzas à profusion parce que han la la, les légumes c’est pas bon.
Pauvre fille.

A 20 ans, les choses se sont compliquées puisque je suis tombée malade des intestins. Pendant deux ans j’ai enchaîné les crises, où la crise la plus violente j’ai perdu 15 kilos en moins de trois semaines.
Pour calmer les crises, on me foutait donc sous cortisone qui – chaque personne ayant déjà pris cette merde le saura – a pour propriété de faire gonfler comme un ballon. Je reprenais donc à chaque fois tout ce que j’avais perdu avec bonus en quelques semaines.
Après deux ans de yoyo entre les crises et la cortisone, je dépasse les 110 kilos.

J’ai 22 ans, je sors d’un traitement de plus de trois mois à forte de dose de cortisone, j’ai le visage boursouflé à s’y méprendre avec un ballon de foot… et c’est l’année de mon échange universitaire au Japon à Osaka.
Si j’étais déjà un gros caisson en France, autant vous dire qu’au Japon, j’étais juste hors norme. Ce qui avait le don de me complexer énormément, je ne vous le cache pas.
Impossible de trouver des vêtements où je rentrais ne serait-ce qu’un bras, très souvent à l’étroit sur les sièges, détonnant complètement sur les photos de groupes au milieu de mes grignettes de copines nippones.
J’ai vécu au cours de cette année-là un nombre assez considérable de mésaventures et d’humiliations dont je vous ai déjà plus ou moins parlé dans cet article donc je ne vais pas revenir là-dessus, sauf peut-être pour vous raconter un des événements qui a provoqué mes premiers comportements à risque.

Pendant les vacances scolaires de printemps, j’ai participé à une soirée spéciale dans un bar. J’ai passé une excellente soirée, à discuter avec plein de monde, boire, rigoler, faire connaissance avec des gens, échanger avec des Japonais.
Je suis rentrée au petit matin, et l’après-midi au réveil, encore toute enchantée de ma super soirée, je me connecte sur la communauté de ce bar pour suivre les conversations sur le sujet. Je vois qu’il existe un topic parlant de la soirée d’hier et espère y retrouver des gens avec qui j’avais discuté la veille.
Mais en haut du topic, une phrase assassine.
「昨日楽しかった!クソデカイ外人がいたんだけど!こんなデブすごいわ!」
« C’était cool hier ! Mais y’avait une étrangère énorme ! Incroyable une grosse pareille ! ».

De ce commentaire, s’ensuivait une conversation peu élogieuse sur ma morphologie. Le topic servait bien plus à se foutre de ma gueule qu’à parler de la soirée en question, tout le monde s’en donnant à cœur joie. Alors qu’on avait passé la soirée à me cirer les pompes à me dire que j’étais mignonne et jolie et que j’avais de la chance d’être Française…
Evidemment, comme j’étais absolument la seule étrangère de la soirée (la salle étant relativement petite), le doute n’était pas permis sur la cible des quolibets.
Autant vous dire que ma soirée cool et enchanteresse avait tout à coup un arrière-goût amèrement dégueulasse. C’était pas la première fois qu’on se foutait de ma gueule, j’ai donné pendant des années, mais je ne sais pas pourquoi, ce jour-là ça m’a fait plus mal que les autres fois. Peut-être parce que les commentaires étaient impitoyablement méchants et moqueurs alors qu’on m’avait encensée à la japonaise toute la soirée avec le sourire.
Ma réaction fut sans appel : je n’ai rien mangé en 8 jours sauf un yaourt. J’ai bu un peu d’eau mais c’est tout.
Au bout des huit jours, mes dents étaient jaunes, mes gencives flasques et avaient perdu de leur couleur, ma bouche pâteuse et blanchâtre. Je n’avais plus de force et ai passé presque toute la semaine à dormir.
Et puis quand j’ai vu les changements dans ma bouche, que je perdais mes cheveux et que la rentrée approchait, je me suis dit qu’il fallait que j’arrête ça et me remette de cette histoire minable. Je me suis donc remise à manger. Un peu.

Cette semaine chaotique de mon séjour à Osaka, personne ne le sait ou presque. Déjà parce que je savais que c’était bête de ma part, mais aussi parce qu’à l’époque, toute à mon amour démesuré, j’étais très soucieuse de l’image que je pouvais donner du Japon et n’avais pas envie d’aborder les expériences réellement négatives.
Bon depuis, j’en ai un peu rien à foutre et balance le très bon comme l’inacceptable. A l’époque je n’avais pas envie de parler des points négatifs de mon séjour car je n’y étais qu’un an et avais envie de ne garder que le meilleur.

Après ce chaotique épisode, la rentrée d’avril a eu lieu et me disant que c’était et l’occasion de me faire des amis et celle de perdre du poids, je me suis inscrite dans un club de sports de la fac. Et au Japon, les clubs sportifs universitaires ne rigolent pas du tout, c’est limite s’ils ne se préparent pas pour les jeux olympiques. Je me suis donc retrouvée, moi sédentaire confirmée depuis plus de vingt ans, avec dix heures de sport par jour avec des enragés.
Je détestais cela, j’étais la plus nulle et le capitaine devait me faire un programme spécial car j’étais la seule dondon du groupe et faisais office de véritable boulet, mais je suis restée jusqu’à la fin.
Ma « punition » pour être ce que j’étais.
Et je l’avoue aujourd’hui, jusqu’à la fin de l’année, je me suis nourris d’un seul et unique onigiri par jour, tous les jours où je n’avais rien de prévu avec des amis.
J’ai perdu 15 kilos entre avril et août 2007, où je suis rentrée en France.
Même si j’étais toujours bien au-dessus de 90 kilos, tout le monde trouvait cette transformation absolument géniale : le Japon m’avait affinée et embellie dites donc !
J’ai donc attribué à tout le monde mon sourire le plus hypocrite en disant que je m’étais mise au sport, ce qui m’avait fait fondre. Ce qui était en partie vrai, mais tout en passant sous silence que je carburais à 300-400 calories par jour maximum, les jours où je n’avais pas à sortir avec des amis.

En rentrant en France, j’ai complètement arrêté ce comportement. Je ne ressentais plus cette pression, ce besoin de maigrir à tout prix. Je n’étais pas belle et loin d’être « bonne », mais je ne me sentais plus inhumaine.
J’ai  repris ma vie d’avant… maison-université, sédentarisation et malbouffe. Accompagnée d’une énorme déprime sur de longs mois pour avoir retrouvé une vie morne et solitaire en France après un an de sorties et activités en tout genre au Japon.
En un an, j’ai repris 20 kilos.

Je l’ai extrêmement mal vécu et c’est pas peu dire. Mais tomber aussi bas (ou aussi haut en poids…) m’a mis la claque dont j’avais besoin. Pour la première fois de ma vie, j’ai admis que si j’étais comme ça, c’était essentiellement de ma faute. Je n’étais pas malade, et le fait d’avoir un corps sujet au surpoids ne faisait pas tout. Je n’avais pas une bonne hygiène de vie, je ne devais mon reflet dans le miroir qu’à moi-même.
C’est dur d’arrêter de se voiler la face, vous savez.
Mais se rendre compte et admettre honnêtement ses travers est le premier pas pour s’en sortir.

En plus je comptais retourner vivre au Japon en 2010 et dans ma tête, j’étais formelle : je ne retournerais pas au Japon obèse. Plus jamais je ne voulais vivre les différentes humiliations que j’avais vécues, (et, comme raconté dans le lien plus haut, venais de revivre quelques semaines plus tôt avec ma Japonaise francophile complètement conne et sa photo de merde).
Je faisais plus de 115 kilos et j’avais un an et demi devant moi pour changer.

J’ai pris la solution de facilité et très à la mode en 2008 : le régime Dukon.
Et j’ai perdu quasi la moitié de mon poids en 11 mois.
Bon, sans cracher dans la soupe, je n’oserais pas vraiment recommander ce régime avec du recul. Déjà parce que même en surveillant, j’ai fini avec de nombreuses carences, des étourdissements réguliers (qui cinq ans après sont toujours là), et à cause des protéines j’ai fais une crise d’acide urique sur la fin et n’ai pas pu marcher pendant plusieurs semaines.

Mais j’étais mince. Pour la première fois de ma vie, j’avais un petit cul mignon qui rentrait fastoche dans du 38. Et quand on plafonne à plus de 100 kilos depuis la fin de l’adolescence, c’est pas rien.
La consécration.
Après 25 ans de complexes, je me trouvais bonne. A moi les fringues sexy et les photos en duck face !

Contrairement à la plupart des gens qui ont fait ce régime, j’ai plutôt bien géré l’après. Je me suis stabilisée à un poids pendant plusieurs mois et suis partie au Japon début 2010 avec ce nouveau corps dans lequel je me sentais bien. Je ne ressentais pas le besoin de maigrir plus, je ne me sentais plus mal dans ma peau et avais tellement envie de me maintenir à ce poids de forme que je maintenais une alimentation variée et un minimum équilibrée.
Et vu que pour la première fois de ma vie je m’étais réellement prise en main, que j’avais réussi quelque chose d’énorme en perdant plus de 45 kilos en moins d’un an et changer complètement de physique, que je faisais enfin partie de la norme et faisais mon shopping comme tout le monde, je dois avouer que jamais je n’aurais pensé qu’on m’emmerde sur mon poids et ma silhouette par la suite.

Mais ça, c’était sous estimer les Japonais.

 Perte de contrôle

Lorsque je suis arrivée au Japon en janvier 2010, ça faisait déjà 5 mois que j’avais arrêté mon régime et stabilisé au même poids. Je ne souffrais pas tellement à ce moment-là des effets yoyo, ni de reprises de poids incontrôlables.

J’étais plutôt bien dans mes pompes, pensant que les mésaventures du moi obèse d’Osaka seraient loin derrière moi et que je n’aurais plus jamais à vivre d’humiliations liées à mon poids.
Mais j’avais tort.
Juste ce n’était plus du même acabit. A Osaka, on a été obligé d’arrêter un manège à cause de moi parce que mon format n’était pas conforme aux normes de sécurité et autres humiliations sans nom… mais je dois avouer qu’à part dans mon dos, comme lorsque j’ai découvert ce qu’on disait de moi sur Internet, on ne m’avait jamais fait de réflexion sur mon poids.
Les Japonais n’abordent pas franchement les problèmes visibles, ils les taisent. Donc un grand machin de 115kg, c’était trop hors normes pour se permettre de faire une quelconque réflexion. On n’aurait jamais osé.
On préférait donc plutôt me passer de la pommade à me conter combien j’étais mignonne et charmante, même si on en pensait peut-être pas moins.

C’est donc, contre toute attente, quand je suis revenue dans une taille 38 que j’ai commencé à m’en prendre plein la tête : mon cas n’était plus désespéré, donc plus tabou.
A l’école, au baito, ou avec des amis, je me prenais très régulièrement des réflexions par la gent masculine du genre « Tu manges du chocolat ? Tu ferais plutôt mieux de faire un régime, attention le ventre. »,  « Sonia, tu as du bide et du cul, tu devrais faire plus de sport »,  « Dommage que tu ne sois pas aussi mince qu’une Japonaise… Mais bon on peut rien y faire, les étrangères sont grosses c’est comme ça. » et j’en passe.

Merci pour l’estime de soi. Au Japon, les hommes ne sont pas tendres et aiment vous rappeler que vous n’avez pas le corps de Kate Moss. On se permet sans complexe des réflexions sur votre tour de taille, de fesse, sur ce que vous mangez, etc. Et ce, devant tout le monde.
Tout le monde ne se permet pas ce genre de choses évidemment, mais ça revient régulièrement.
Les filles, elles, ne font  pas trop ce genre de remarques mais savent quand même vous mettre mal à l’aise avec des: « Tu finis ton assiette ? Oh non, moi je ne peux pas, je n’ai pas un si gros estomac… ».

Même si j’essaie de ne pas tout prendre au pied de la lettre, assez vite, les complexes reviennent, et avec mon IMC à 21, je me sens énorme.

Je suis à nouveau grosse dans ma tête.
Je ne pense pas à maigrir pour autant mais ressens le besoin de surveiller mon poids, pour ne surtout pas redevenir comme avant.
Je me procure donc une balance et le rituel de la pesée recommence.

Avec les différentes sorties, mon poids balance mais toujours de deux-trois kilos et je reviens toujours à mon poids de forme. Tout va plutôt bien, même si je me rends compte que malgré mes efforts, je suis généralement considérée comme toujours en surpoids ici.

En septembre 2010, je tombe amoureuse d’un Japonais rencontré pendant l’été. Je fréquente la personne quelque temps, ça se passe bien. Jusqu’à ce que l’intéressé me dise «Je t’aime bien et tu me plais… mais moi j’aime les filles maigres donc ton corps, je peux pas. Si tu maigris un peu, peut-être que ça irait mais là tu es trop grosse, ça me bloque. ».
Je me prends la réflexion comme un gros coup de massue dans la gueule. Après avoir passé un an à perdre la moitié de moi-même, je ne pensais vraiment pas rebouffer de ce genre d’excuse un jour.
Si aujourd’hui j’aurais le caractère assez fort pour suggérer à cette personne d’aller se faire sodomiser par une poutre en bois vermoulue du 50cm de diamètre, il y a trois ans j’étais encore douce et désespérée.
J’ai donc refais un régime à base de viande et poisson en force et me suis mise à courir tous les jours pour reperdre 6 kilos en un temps-record. J’arrive au poids le plus bas que j’avais jamais atteint dans ma vie d’adulte.
Je revois l’intéressé, fière de mes efforts et de mon nouveau tour de taille en moins.
Mais le verdict est sans appel : « Ça ne suffit pas… il te reste du gras sur le ventre et les cuisses et je peux pas. Je veux que quand on me voit avec ma copine, on soit envieux. Franchement, avec toi j’aurais honte de me promener dans la rue. Vu où t’en es, t’as encore bien 10-15 kilos en trop.».
Lorsque je lui fais remarquer que si je perdais encore 15 kilos, j’avoisinerais les 45 kilos pour 1m75 (et un IMC de 15…), ça ne semble pas le perturber. Oui, et alors, tu serais maigre au moins non ?

Bon. Trop c’est trop, je veux bien être un peu conne mais il ne faut pas abuser non plus. Il était bien sympa au début mais j’ai cerné le connard maintenant, je décide de ne plus le revoir.

Quelques mois plus tard, au début de l’année 2011, je rencontre un autre garçon (je ne m’en rendrai pas compte tout de suite, mais c’est le jaloux psychopathe dont je vous parlais dans le chapitre 1 de la drague). Je le rencontre via une communauté d’anciens obèses. Javoue qu’après mon Pro-ANA de l’été et les commentaires que je me prends régulièrement depuis un an par la gent masculine je suis un peu traumatisée, et j’avais besoin de parler avec d’autres Japonais(e) dans mon cas, pour savoir comment ils vivaient la chose.
Forcément avec ce garçon, je me sens complètement décomplexée puisqu’il a lui-même perdu 50 kilos, il connaît donc aussi bien que moi toutes les souffrances et difficultés liées à l’obésité et au régime à long terme.
Il se montre extrêmement compréhensif et pour la première fois je suis rassurée, je ne me sens plus grosse et je crois avoir trouvé une personne apte à m’accepter comme je suis sans me rabaisser.

Sauf que non. Car au bout de quelques semaines, je me rends compte qu’il souffre de gros troubles du comportement alimentaire, à commencer par de la boulimie.
Très régulièrement, il sort au milieu de la nuit pour acheter un immense sac de bouffe, rempli de tout et n’importe quoi, qu’il dévore en moins de dix minutes. J’avoue en rester pantoise.
Il prend rapidement du poids tandis que j’arrive à maintenir le mien tant bien que mal, ce qui ne semble pas lui plaire.
Il vit mal le fait que j’arrive à stabiliser mon poids depuis plus d’un an alors que lui enchaîne les yoyos violents. Pour reperdre le poids pris après ses crises de boulimie, il ne se nourrit que d’eau pendant des jours.
Puis il recommence.
Lorsque je me rends compte de ce qu’il fait, j’essaie de lui faire comprendre que c’est mauvais et qu’il ne pourra pas s’en sortir, qu’il faut qu’il rééquilibre son alimentation, mais évidemment il dédramatise la chose, ne m’écoute pas.
Pire, il commence à m’acheter des quantités industrielles de bouffe pour que je mange avec lui, parce qu’après tout « je suis mince maintenant, je peux me permettre ! ».  Il semble ne pas vouloir grossir tout seul. Sans avaler tout ce qui passe, je commence à reprendre quelques mauvaises habitudes de grignotage la nuit et de surconsommation de junkfood caloriques quand je suis avec lui. Mon rythme est cassé.
Lorsque pour une longue liste de raisons, je décide de mettre fin à la relation, j’ai repris 7 kilos.

Et Mars 2011 n’arrange rien non plus. Je reviendrai en détail sur 2011 plus tard, mais entre le tremblement de terre, la pénurie de bouffe dans les combini qui pousse à l’achat compulsif quand on en trouve, la solitude, la peur… Je passe mes nerfs sur la nourriture seule dans mon lit.
Puis j’entre dans le monde du travail, dans l’événementiel.
Chanteuses, actrices et mannequins à la taille 32 font mon quotidien. Evidemment, il convient de bien présenter, aussi les remarques que je me prenais depuis que j’étais arrivée au Japon passent au stade supérieur.
Comparaisons régulières entre ma taille boudinée et celle filiforme des mannequins, réflexions désobligeantes, accueil le matin des collègues avec des « Sonia, tu as encore grossi ? Faut faire un régime-là ! ». Quand des clients nous offrent à manger, j’encaisse parfois du « Bon Sonia, toi, pas besoin de t’en donner, tu dois te mettre au régime non ? ».

J’ai repris du poids et déjà que je le vis mal, ces réflexions quotidiennes et cet environnement me rendent malade. Alors que j’ai encore un IMC tout à fait normal et qu’objectivement, je ne suis absolument pas grosse, je me sens de nouveau obèse. Mais pas que dans la tête cette fois, même physiquement.
Je suis prête à tout pour maigrir et avoir enfin la paix. Qu’on me laisse tranquille, qu’on arrête de m’emmerder et me faire des remarques. Que je respire.

J’enchaîne les régimes surprotéinés très stricts. Le Japon pullule de sachets étranges, compléments alimentaires et pilules en tous genre. J’essaie tout.
Si Dukan n’était déjà pas génial point de vue santé, cette fois je suis désespérée et me nourris essentiellement de blancs de poulet, de thon en boîte dégraissé et de sachets protéinés dégueulasses.
Je perds une dizaine de kilos en moins d’un mois, je suis soulagée.

Frustrée par autant de restrictions, ajouté au fait non-négligeable qu’on me laisse rarement prendre ma pause midi avant 16 ou 17h, je suis prise de fringales absolument incontrôlables.
Sans me rendre compte, j’adopte le même genre de comportement que mon ex-copain en partant parfois m’acheter des sacs de nourritures que je dévore en peu de temps. Je me sens mal après, lourde et coupable. Mais sur le moment, j’ai besoin de m’apaiser en dévorant des tonnes de bouffe.
Le début de la boulimie.

Evidemment, après m’être nourrie exclusivement de sachets protéinés pendant des semaines, la boulimie ne pardonne pas. Moi qui avais réussi à stabiliser mon poids pendant presque deux ans, cette fois-ci c’est foutu.
J’ai tout foutu en l’air et l’effet yoyo m’arrive dans la gueule comme une baffe de papa qu’on a pas vu venir. Je reprends tout ce que je viens de perdre avec bonus en peu de temps.

C’est pas grave, je l’ai déjà fait plein de fois, je peux le refaire.
Je rachète des sachets et des compléments alimentaires. Quand les fins de mois sont dures, je me contente d’un yaourt ou d’un onirigi.
Je passe de plus en plus de temps dans les supermarchés, je regarde le nombre de calories d’absolument tous les aliments.
Au-dessus de 150 kcal, je repose.
Je suis obsédée par le nombre de calories que j’ingurgite. Pas plus de 700 par jour.
Le corps s’habitue, au bout de quelque temps, on ne maigrit plus.
Bon alors 500 calories par jour, faisable, tranquille.
Mince, j’ai du mal à maigrir comme ça aussi, mais pourquoi ? Bon, alors un seul repas par jour à 300, ça devrait passer.
Le début de l’anorexie.

Je tiens deux, trois, quatre semaines maximum. Je reperds ma dizaine de kilos, puis je craque.
Et revient la boulimie incontrôlable.
Il faut que je mange, tout, n’importe quoi, maintenant. Dans des quantités industrielles, j’en ai plein la bouche, c’est limite si je peux mâcher tant je fourre tout en même temps.
Ça me détend, me soulage.
Et après je me sens mal. Lourde. Grosse. Grasse.
Je me dégoûte.
Pourquoi j’ai fais ça ?

Bon demain, j’arrête. Je remange normalement, c’est quand même pas bien difficile.
Mais le lendemain, on me retraite comme de la merde au boulot, on m’empêche de prendre ma pause midi jusqu’en fin de journée, je suis stressée, énervée, je n’ai rien mangé depuis tôt le matin… Je sens l’envie de bouffer revenir. Et je cède.

Encore une fois je regrossis. Chaque fois un peu plus.
Je continue de couper mes séances de boulimies par des séances de régimes très strictes qu’on peut franchement appeler anorexie. L’engrenage de ce cycle infernal s’est complètement refermé sur moi et je n’ai plus aucun contrôle.
Ma vie change, ma vie sociale est petit à petit influencée.
Car les invitations à manger d’amis commencent à m’angoisser. Je sais que s’ils me coupent « mon élan », si je remange normalement une fois… C’est ouvrir la boite de Pandore. Le barrage va céder, je n’arriverai plus à me retenir de manger et je me gaverai jusqu’à la nausée. Je mangerai pendant la soirée, puis rachèterai un repas en rentrant chez moi, puis ressortirai pendant la nuit acheter du sucre… et répéterai ce manège jusqu’à ce que je ne rentre plus dans aucun vêtement et sois obligée de retourner à mes yaourts dégraissés et mes sachets de poudre quelques semaines.
J’ai envie de pleurer à chaque fois qu’on me dit, « il faut absolument qu’on se fasse une bouffe ! », ça me terrorise. Car je sais que je perdrai le contrôle. Et à Tokyo, il y a beau y avoir un million de choses à faire, les gens ne vous invitent toujours que pour boire ou manger.

En été, ça fait déjà bientôt six mois que je suis entrée dans mon cycle sans fin d’anorexie-boulimie et mon corps en fait les frais. Je suis capable de prendre 7 kilos en seulement une semaine, la moindre prise de nourriture normale se paye très cher sur la balance, sur laquelle je monte environ 10 fois par jour.
A force d’enchaîner les régimes de protéines en poudre et rien d’autre, j’ai de plus en plus de problèmes de transit.
Je n’arrive plus à aller aux toilettes, j’ai mal au ventre. Il est gonflé et tout dur, on dirait que j’ai grossi alors que je ne mange qu’un repas par jour depuis des semaines.
Dépitée, je vais à la pharmacie demander des laxatifs.
Je prends une dose, me vide, me rend compte que la balance affiche un kilo de moins.
Comme j’ai perdu mon cerveau depuis longtemps, je suis contente de ce résultat.
Le début des laxatifs.

A la fin de 2011, je n’ai que mon poids en tête. Je monte sur la balance tout le temps. Au réveil, après être allée aux toilettes, après avoir déjeuné, les cheveux mouillés, les cheveux secs et j’en passe.
Les chiffres m’angoissent. Quand je ne travaille pas, il m’arrive de jeûner jusqu’au soir pour que le chiffre soit un peu plus bas quand je monte sur la balance.
Je refuse 90% des sorties avec d’autres personnes.
Je prends des laxatifs tous les soirs. Au début une simple dose, puis double parce que ça ne fait plus effet, puis plus.
Je calcule l’heure pour que ça ne me dérange pas en journée au travail. Je me réveille chaque nuit entre 2h et 4h pour me vider, je ne fais aucune nuit entière.
Je bousille mon sommeil en même temps que le reste.

Malgré mes yoyos, j’arrive à maintenir mon poids à un IMC normal, mais ça reste de plus en plus dur, et je suis de plus en plus à la limite du surpoids.
Après presque un an célibataire, je retente le jeu de l’amour avec l’Autochtone, un petit gars que je connaissais depuis quelques mois et semblait posé et sympa… mais comme d’habitude, je me plante et une fois la relation officialisé (traduction : la période de séduction terminée), il a revêtu son costume de Super Connard, comme les autres.
Si la crevure était relativement gentille à deux, en public il se plaisait à m’humilier grâce à des piques assassines devant ses amis.
Par exemple lorsque, pour faire connaissance, un de ces amis me demande si j’aime le sport, l’être « aimé » répond très élégamment : « Attend, t’as vu son corps ? Ça répondrait à ta question, vu comme elle est foutue, c’est clair qu’elle en a jamais fait de sa vie, ha ha ha ».
Élégante façon de parler de sa moitié.

Ayant compris depuis deux ans que les blagues sur le poids des femmes n’étaient pas rares au Japon, je le prends en privé pour lui souligner que c’est le seul sujet sur lequel il ferait mieux de ne pas trop me charrier car j’y suis assez susceptible.
Manifestement le message ne passe pas puisque le soir de Noël – soirée romantique par excellence au Japon… -,le rabouin a, après de nouvelles piques, insisté pour me faire monter sur la balance devant son meilleur ami pour « rigoler » et voir la différence avec le poids des Japonaises.
Gentleman.

Inutile de vous préciser que la relation n’a pas duré, et qu’après cette énième déception, j’ai renoncé à ma vie amoureuse. Le célibat est morne, mais se passe de commentaire désobligeant et c’est déjà ça.

Enfin, pas besoin d’un petit ami pour vous humilier en public.
Début 2012, je rentre dans une nouvelle entreprise après une année d’enfer dans l’événementiel. Je suis contente de repartir de zéro, où les employés ne seront peut-être pas psychopathes et où je pourrai peut-être retrouver une hygiène de vie. Car je perds petit à petit du terrain et affiche, lorsque je suis au plus bas, maintenant 10 kilos de plus que mon poids de croisière, j’oscille donc entre normalité et surpoids.

La première semaine de travail se passe bien ; à la fin de la deuxième, on organise ma soirée d’intégration (la tradition dans les entreprises japonaises).
L’angoisse des repas en société est toujours d’actualité, et je dois déjà me battre contre moi-même pour aborder cette soirée de beuverie avec confiance.
Je suis assise au milieu de la rangée puisque la soirée est en mon honneur, entourée de tous mes nouveaux collègues et mon nouveau patron. Tout le monde est plutôt sympathique.
Mais au milieu de la soirée, tout tourne mal.
Le collègue assis à côté de moi -qui a un peu abusé de la bière pression et du saké chaud- a un sacré coup dans le nez. Il m’appelle d’une voix tonitruante de mec bourré, une voix assez forte pour que tout le monde tourne la tête de notre côté et me balance devant tout le restaurant : « Hé Sonia ! Pourquoi t’es foutue comme ça. Non mais c’est vrai quoi ! T’as un beau visage, tu pourrais être mignonne, mais c’est quoi ce corps ? Pourquoi t’es grosse ? En plus tu as le visage fin, alors que tout soit gras à partir du cou, ça gâche vraiment tout ! Tout ce qui est en dessous du menton : à jeter ! C’est vraiment du gâchis, tu devrais faire un régime ! ».


Je repense à mon passé d’obèse, je repense aux efforts que j’ai fait pour m’en sortir, que j’avais réussi. Je pense aussi au fait qu’à cause de ce genre de commentaire que je me prends depuis deux ans -ALORS QUE J’ETAIS NORMALE BORDEL DE MERDE- que j’ai commencé à faire n’importe quoi. J’ai eu du mal à m’en rendre compte, mais c’est vrai. Depuis un an j’ai tout foutu en l’air, je suis devenue malade. Et je ne m’en sors pas, et je ne sais pas quoi faire.
Alors surtout, qu’il la ferme ce sac à merde. Car 3 grammes dans le sang qui lui font dire de la merde ou pas, il sait pas qui je suis, il sait pas ce que je vis, il sait pas qu’à cause de ces phrases, je passerai les trois prochaines semaines soit à ne rien manger, soit à m’empiffrer, mais que quoiqu’il en soit, la plaquette de laxatifs y passera pour vider ce corps au maximum, jusqu’à l’épuisement pour me punir d’être qu’une grosse vache.

Tout le monde a un petit air gêné, mais on est au Japon. Alors on sourit timidement, et surtout personne ne lui intime de se taire, on fait comme si ce que j’étais en train d’encaisser est parfaitement normal.
Le problème est qu’il ne s’arrête pas.  Il continue à m’humilier devant tout le monde de sa voix pâteuse d’homme ivre.
Je finis par lui demander de s’arrêter, que j’ai bien compris le message mais que j’aimerais bien passer à autre chose maintenant. Il n’a rien à me dire sur le sujet, il ne me connaît même pas.
Mais il continue : « Pourquoi tu le reconnais pas ? Pourquoi tu fais pas un effort pour maigrir ? C’est quand même pas dur d’arrêter de manger et et de faire du sport ! T’habites pas trop loin, pourquoi tu viens en train ? Faut que tu viennes en vélo et comme ça tu maigriras et tu seras plus grosse comme ça ! Car là, un beau visage comme ça sur un corps gras, c’est dégoutant (kimochi warui dans le texte) ».

C’est trop.
Je fonds en larmes devant tout le monde, c’est incontrôlable. Je n’arrive plus à m’arrêter de pleurer. Vous savez ces gros sanglots bruyants et pathétiques qui vous déforment le visage, pas ceux dont les larmes roulent discrètement sur les joues.
Et le pire… c’est que tout le monde m’a regardé avec étonnement.
Je me fais allumer depuis 15 minutes devant tout le personnel de ma nouvelle entreprise par un homme que je ne connais pas, c’est normal. Mais que je craque, ça c’est étonnant.
Une collègue veut dédramatiser : « Il ne faut pas pleurer pour ça ! Moi aussi on me dit souvent que je devrais maigrir et que je mange trop, mais j’ai jamais pleuré ! ».

Oui mais j’en ai rien à foutre connasse que tu dises amen à tout ce que des pauvres machos au QI négatif te balancent en public. Je suis ni sourde, ni soumise, ni mis ma fierté dans ma poche. Et puis surtout, j’ai très certainement beaucoup plus de problèmes avec la bouffe depuis un an que toi en toute une vie, donc ta gueule.
Dans ma tête, je l’incendie. En vrai, je ne dis rien.
Ce n’est pas lui qui a ruiné la soirée en m’insultant, mais manifestement moi en mettant tout le monde mal à l’aise avec mes larmes.
En voyant l’effet de sa longue tirade, mon collègue est choqué et s’excuse. Il me disait ça « pour mon bien. » Il se met à genoux devant moi, le front au sol en répétant avec théâtralité qu’il est désolé, qu’il ne voulait pas me faire mal.
J’ai envie de shooter dans sa tête.
Mais je souris, et m’excuse d’avoir perdu mon sang-froid.
C’était puéril de ma part de le prendre à cœur, bien entendu.

J’attends la fin de la soirée avec impatience, désolée de ce nouveau départ professionnel.
Par la suite, le collègue en question s’est révélé plutôt sympathique (à jeun) et ne m’a plus jamais fait de commentaires sur mon poids directement. Mais lui, comme quelques autres arrivés par la suite et n’étant pas au courant de mon inoubliable soirée d’intégration, feront souvent le compte des bonbons ou autre que je mange en travaillant, comptant les papiers dans la poubelle pour me faire remarquer que j’abuse un peu trop du sucre.
Par contre, personne ne semble remarquer que je ne « mange » qu’un verre de lait à midi pendant des semaines alors que par la suite, j’ai de la bouffe plein le bureau.

Je continue mes yoyos, mes cycles destructeurs, les laxatifs que j’accompagne parfois encore en plus de thé facilitant le transit vendus en pharmacie.
Et bien sûr, je continue de grossir sur la continuité.

En mai, trop de choses s’enchaînent. Un retour en France, un mariage, trois anniversaires, des sorties pendant la golden week… Toute cette vie sociale et ces sorties m’angoissent, l’impression de ne faire que manger du soir au matin et je le vis mal. Je ne tiens plus les régimes à 400 calories, j’y arrive une semaine pour enchaîner sur un mois de boulimie.
Ça et une série de sorties inévitables, je me sens pleine, énorme, prête à exploser.
Alors un soir, après une soirée anniversaire où je me dégoûte d’en d’avoir tant dans le ventre, je franchis le pas et mets mes doigts profondément dans ma bouche.
Et je vide tout.
Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien, jusqu’à ce que je me sente épuisée et tombe comme une mouche pour m’endormir d’un sommeil de plomb.
Le lendemain… je n’ai pas grossi malgré ma sortie.
Je suis soulagée et contente.
Le début de la boulimie vomitive.

Je sais que c’était bête et qu’il ne faut pas que je recommence. Mais… pour la première fois depuis un an et demi, j’ai mangé sans prendre un gramme, sans avoir à en payer le triple de ce que ça vaut, sans avoir à m’arrêter de manger des jours pour effacer cette soirée.
Je décide de me faire plaisir une fois, rien qu’une fois.
Alors je vais au supermarché, j’achète tout ce que j’ai envie de manger. Un sac entier.
Je rentre, je mange tout, et je vomis tout.
Voilà, je me suis fait « plaisir », je ne recommencerai plus.

Mensonges.
Je recommence dès le lendemain, après une énième crise de boulimie.
Puis le surlendemain. Et en moins de deux semaines, je suis passée vraie boulimique vomitive, tous les jours.
Et je suis incapable de m’arrêter, la perte de contrôle est encore plus rapide et irréversible que tous mes autres travers.
Vomir devient la parade à chaque sortie au restaurant. Je recommence à accepter de sortir avec les gens, mais rien ne reste dans le ventre.
Désolée à toi qui lis ses lignes et es sorti avec moi entre le printemps 2012 et 2013 : quand j’allais aux toilettes, c’était pas pour pisser un bol. Quand je revenais des chiottes avec le nez et les yeux qui coulent, c’était pas les allergies.

Je ne sais pas lequel est le pire, mais les vomissements ont remplacé l’anorexie. Cette fois, je gère mes crises de boulimie à coup de laxatif et de doigts dans la bouche. Evidemment, je prends bien soin de prendre les petits médicaments après m’être déjà vidée, sinon ils risqueraient de ne pas faire effet ! Ce serait ballot !
J’ai bien compris que ça ne faisait pas maigrir, mais je ressens ce besoin de tout vider, je ne supporte pas l’idée de la nourriture en moi.

A la fin de l’été 2012, je suis en dépression profonde. Ça y est, j’ai pris conscience. Je suis vraiment malade.
Et je n’arrive pas à m’en sortir.
Je me déçois. Car je pensais être quelqu’un de posé et pas trop con. Je n’ai jamais eu d’addiction spéciale, jamais fait de grosses conneries, jamais « mal tourné » si tant est qu’avoir été fan des Worlds Apart ne soit pas considéré comme de la petite délinquance.
Et il a fallu que j’arrive à 26-27 ans pour en arriver là.
Pourtant je sais… je sais que les laxatifs ne font pas maigrir, que je perds de l’eau et des selles mais en aucun cas de la graisse. Je sais que c’est dangereux, autant que vomir.
Je sais que ne pas assez manger ne fait pas maigrir, juste le corps s’habitue et fait des stocks pour la prochaine famine, et c’est pour ça que je prends 2 à 3 kg par repas normal.
Je sais tout ça.
Mais quand je monte sur la balance où qu’un aliment passe le seuil de mes lèvres, tout disparaît. Je n’ai plus aucune raison, plus aucun recul. Tout est compulsif, désespéré, incontrôlé.

Et en septembre 2012, j’en suis là.
J’ai pris quinze kilos, je ne rentre plus dans mes vêtements, je prends double à triple de dose de laxatifs tous les jours, je vomis deux à trois fois par jour en me jurant à chaque fois que c’est la dernière fois pour recommencer dès que j’avale quelque chose.

Ma vie est régie par mes vomissements. Je passe parfois jusqu’à une heure à tourner dans les rayons à la recherche de ce que je vais manger. J’ai envie de manger, d’engloutir n’importe quoi, mais une fois que je suis devant la nourriture, elle m’écoeure et je n’ai envie de rien.
Car je sais quel goût elle aura quand elle repassera par ma bouche en sens inverse, sa consistance, sa couleur, la douleur. Et parce que c’est à cause d’elle que j’en suis là.
Je choisis les aliments non plus pour le plaisir qu’ils me procurent mais en fonction de la difficulté à vomir : « non, ça, ça fait trop mal…, ça ouais, ça passe tout seul ». Je peux dépenser jusqu’à 30 à 40 euros de bouffe, je rentre, j’engloutis, je vomis.
Et après, je suis fatiguée et lasse. Je me déteste. J’ai envie de pleurer.
Je me promets encore que c’est la dernière fois, c’est quand même pas si terrible d’arrêter non ?

Mais je n’arrête pas, ça empiète ma vie de partout. Il m’arrive de le faire au travail quand je suis stressée, plusieurs fois dans la même soirée avec des amis. Je ne profite de rien, j’angoisse à chaque nouveau plat sur la table mais garde le sourire et lance les blagouzes qui détendent. Faudrait pas que je manque à ma réputation de rigolote quand même.
Chaque jour je perds un peu plus d’estime de moi-même, je suis une merde.

Si vous êtes déjà allés au Japon, vous aurez certainement remarqué qu’ici, l’eau des cuvettes des toilettes est remplie presque jusqu’au bord de la cuvette.
A se demander si ce n’est pas pour prévenir le vice qui est le mien, puisqu’à chaque fois que je fais mon affaire, le tout gicle dans l’eau pour me rebondir dessus.
Ça me rebondit sur le visage, les vêtements, les chaussures. Je dois tout nettoyer avant de ressortir avec le sourire. Marion Cotillard peut aller se rhabiller, l’Oscar de la meilleure actrice, c’est pour moi.

Je sais, c’est dégueulasse, vous n’avez pas envie de lire ça. Je ne suis pas obligée de tout vous dire dans ces moindres détails.
Mais putain si, je le suis.
Pour toi là, qui peut-être me lit et qui complexe de ton corps. Qui serait prête à tout pour maigrir et a déjà commencé à avoir des comportements dangereux comme une petite pilule par-ci par-là. Et je SAIS, pour vous avoir déjà écouté, que y’en a qui me lisent.
Je veux que tu sois dégoûtée en lisant ça, je veux que tu te dises « je ferai jamais ça pour un kilo perdu», je veux que tu te dises que les remarques des autres ne valent pas de tomber aussi bas.
Et surtout, je veux que tu te dises que ça peut arriver à n’importe qui, même toi. La perte de contrôle ne prévient pas.
Même moi qui suis généralement considérée comme une fille posée, réfléchie et mûre, j’ai chié dans la colle.
Et j’ai rien vu venir.

Donc si je décide de me mettre à poil pour raconter ça, c’est pas pour édulcorer les détails. C’est pour-si j’en ai le pouvoir-  que ça serve à quelque chose comme mettre une baffe à celles qui se pourrissent la vie pour une taille de vêtement. A la longue, on peut déraper et personne n’est à l’abri.

En septembre-octobre 2012, mes dents ont jauni comme quelqu’un qui fumerait comme un pompier depuis 20 ans alors que je ne fume pas, mes gencives pissent le sang pour rien, c’est un remake de Dracula à chaque fois que je me lave les dents.
Je perds mes cheveux, certaines dents commencent à se déchausser.
Putain, c’est ça mon rêve japonais ?

J’ai la visite médicale annuelle imposée par l’entreprise. Les résultats sont envoyés directement à mon patron (le Japon et les joies d’une société patriarcale). D’ailleurs, comme j’avais peur de cette visite médicale et de la réaction du Big Boss, une semaine avant je me suis nourrie que de protéines pour perdre un maximum avant le Jour J. Sympa ce petit système d’intrusion de l’entreprise dans ta vie et les comportements à risques qui en découlent.
Evidemment, les résultats sont mauvais et on note une prise de poids considérable en un an, mon patron me demande de surveiller mon alimentation et perdre un peu de poids.
HA HA HA HA.

Cette fois, j’ai réellement envie de m’en sortir. J’essaie, mais évidemment je n’y arrive pas.
Alors je tente d’en parler à quelques amis… Pas de réaction.
Au final – désolée encore pour les personnes concernées qui lisent – le peu de personnes à qui j’en ai parlé ne m’ont jamais apporté aucun soutien.
Dans la plupart des cas, aucune réaction sur le moment, ou alors un « courage ! tu vas y arriver ! », et après, on ne m’en parle plus jamais. On ne m’a jamais demandé si j’étais toujours malade, si je m’en sortais, si ça allait. Soit j’en parle et on me répond par demi-syllabe (ou mieux, un smiley… j’adore la communication du 21ème siècle), soit je n’en parle pas et on fait comme si je n’avais jamais rien dit.
Comme si ça n’avait jamais existé. On peut dire des Japonais, les Français sont aussi très doués pour faire l’autruche quand on leur parle d’un truc qui les dérange.

Ce n’est pas un reproche, ces personnes ne sont pas médecins spécialisés dans les TCA et n’ont sûrement aucune idée de l’attitude à adopter. Qu’est-ce qu’elles auraient pu faire pour moi au juste ? Rien, certainement. Je ne peux pas leur en vouloir de ne pas savoir gérer un problème de cette envergure et fermer les yeux sur ma détresse.
Moi-même, je ne suis pas sûre que j’aurais pu être une bonne amie dans ce cas de figure, allez savoir, je ne suis pas plus médecin qu’elles.

Mais cette indifférence m’enfonce un peu plus. J’ai l’impression d’être intéressante que si je suis le moulin à blagues ou que je peux rendre service pour telle ou telle chose, mais sinon, je peux patauger dans ma merde, tant que je ne demande rien à personne, ce n’est pas bien grave.
Je me sens insignifiante, abandonnée, moche, grosse, sale.

Mais allez savoir pourquoi dans la vie, il se passe de drôle de choses.
Fin 2012, j’ai perdu ma joie de vivre, j’ai grossi, d’énièmes déceptions humaines annexes de mes problèmes de bouffe achèvent de me faire me rendre misanthrope, je suis au plus bas… et alors que je suis comme un chien abandonné sur la route, un petit bout de Corée tout migon, me ramasse et me prend sous son aile.

Quand je suis au top de l’anti-séduction, on s’intéresse à moi. Je suppose que c’est de là que vient le très exaspérant adage « C’est quand on s’y attend le moins… ».
L’animal est drôle et divertissant, je me rends compte qu’il vaut le coup d’être fréquenté lors de notre première soirée à deux, où j’ai tellement ri et me suis tellement amusée, qu’en rentrant chez moi j’ai passé la soirée à me remémorer ses conneries et sourire.
C’est qu’une fois dans mon lit, à moitié endormie, que je me suis rendue compte que j’avais mangé sans me poser de questions, oublié de passer par le combini pour acheter à manger, manger, vomir et prendre mes poisons pour me vider une deuxième fois pendant la nuit.
Première fois depuis une éternité… même pas que je m’étais retenue : je n’y avais juste pas pensé.
Comme si ça n’avait jamais existé.

Alors quand la relation s’est concrétisé un peu plus tard, j’ai préféré être honnête et dire que j’étais malade, que je voulais m’en sortir mais que ce n’étais pas évident.
Avoir quelqu’un dans ma vie ne pouvait qu’être une motivation pour reprendre une vie saine, je ne veux pas imposer ça à quelqu’un au quotidien.

Alors j’ai arrêté. Tout. Du jour au lendemain.
Bizarrement, quand je fais les choses pour quelqu’un d’autre que pour moi, je suis nettement plus forte.

C’est beau l’amour, vous direz-vous. Il suffisait qu’elle rencontre le prince charmant pour que la vie reprenne son cours, quel magnifique happy end !

Non.
On ne sort pas indemne de presque deux ans de TCA violents et quotidien comme les miens, même avec toute la volonté du monde.
Arrêter les laxatifs et les vomis a un prix.
Le mien a été d’une prise de 20 kilos supplémentaire en moins de trois mois. Tout ça pour ça : je flirtais de nouveau avec l’obésité.
Déjà parce qu’à force d’anorexie et de vomis, mon corps a largement baissé sa consommation de calories par jour. Si une femme adulte normale doit avoir une consommation de 1500 à 2000 calories par jour selon son activité, mon corps grossissait pour une consommation supérieure à 700.
Ensuite, un an et demi de grosses doses de laxatifs quotidiennes ne pardonnent pas. Impossible d’aller aux toilettes, je n’y allais qu’une fois tous les huit ou neufs jours et au prix d’immenses souffrances et ballonnements.
Là où j’ai une chance inestimable, c’est qu’on s’est beaucoup investi pour que je ne replonge pas en cherchant tous les aliments facilitant le transit, et en établissant tout mon programme alimentaire, quitte à se lever tôt pour me cuisiner des repas sains et riches en fibres à emporter au travail.
Pour que j’arrive à aller aux chiottes comme Mr et Mme tout le monde, ça a pris cinq mois.

Ensuite, comme je ne me fais pas traiter médicalement (compliqué ici, nous y reviendrons plus bas), j’essaie de trouver tous les comportements palliatifs qui m’empêcheront de faire une crise de boulimie et de vomir.
Notamment du sport, beaucoup de sport. Il paraît que c’est une forme de TCA aussi d’ailleurs… mais bon.
Au début un peu de temps en temps, car vous l’aurez compris, j’avais pas ça dans le sang. Et puis de plus en plus au fil des mois. Aujourd’hui je me lève 5 à 6 jours par semaine à 6h pour faire un peu de musculation et courir 10 kilomètres avant d’aller au travail.
1) Pour me déstresser et me sentir plus zen
2) Pour reperdre petit à petit les 25 kilos que j’ai toujours en trop.
3) Pour renforcer ma masse musculaire. Plus on a de muscle, plus le corps consomme de calories. Alors j’essaie de renverser la vapeur pour pouvoir manger des repas normaux sans grossir en augmentant un maximum mes dépenses d’énergie.

J’ai reperdu un peu, quelques petits kilos, mais c’est très lent car pour l’instant je me contente de faire du sport mais de ne pas faire de régime alimentaire précis. Je ne veux pas me refrustrer, j’ai besoin de temps. Je ne suis pas encore prête à me limiter ou à penser régime, alors je mange ce que je veux, quand je veux, juste je ne mange plus après 19- 20h pour ne pas me coucher le ventre lourd et ressentir l’envie de tout vider. Je me contente de courir pour déculpabiliser.
Je ne vomis plus quotidiennement, il m’arrive même d’avoir des périodes fastes où je ne le fais pas du tout pendant plusieurs mois. Mais je rechute parfois en cédant au stress, j’avoue.
Comparé aux trois fois par jour d’il y a un an, les erreurs occasionnelles d’aujourd’hui sont une belle victoire mais le chemin est encore très long pour que ça ne me démange pas après chaque repas copieux ou baisse de moral.
Je remange normalement sans grossir, à force de faire beaucoup de sport, j’arrive à 1800-2000 calories par jour sans exploser la balance.
Je ne me pèse plus 40 fois par jour, mais il a fallu la mettre sous clés quelques mois avant que je m’en détache.
Je n’ai pas repris un seul laxatif depuis presque un an.
J’emmerde profondément tous les connards qui me font une réflexion sur mon poids, qui en font en général sur le corps des filles (rondes ou maigres), des abrutis d’expats qui se foutent de la gueule des étrangères qui « cherchent à s’habiller comme les Japonaises alors qu’elles n’en ont pas le corps ».
Je sais, c’est personnel. Mais sachez-le, je vous exècre.

Le seul combat sur lequel je n’ai absolument pas avancé est que je n’accepte toujours pas mon reflet dans le miroir et me dégoûte toujours autant. Alors je ne me regarde plus, sinon tout l’équilibre que je tente de construire menace de s’écrouler.

Je me sens toujours sur le fil, prête à basculer d’un côté ou de l’autre. Et je me demande toujours si j’arriverai à avoir un rapport normal à la nourriture un jour. Je suis assez fataliste en me disant que non. Même si aujourd’hui ça va mieux et qu’il y a des progrès notables, il y aura toujours un risque.
J’essaie d’assumer toutes les conséquences de ce que je me suis infligée –m’inflige encore parfois-, les cheveux abîmés, les dents abîmées, la mâchoire disloquée, la fatigue, et je redoute d’autres conséquences au long terme comme mon foie que j’ai très certainement empoisonné bien comme il faut.
J’espère ne pas payer trop cher le prix de mes conneries dans quelques années.

Aujourd’hui, j’essaie de changer de mentalité. Ne plus penser en termes de poids mais en termes de santé.
Je ne cherche plus le Graal de la taille 36, mais celui de l’esprit sain dans un corps sain.
Je tente parfois aussi des séances de yoga pour canaliser mes angoisses. Vu ma souplesse de baobab, je pourrais finir à un million de vue sur Youtube tant c’est cocasse, mais ça a le mérite de me détendre.
J’ai encore du chemin à faire, et tant que je ne serai pas suivie par un vrai médecin, je continuerai  de devoir me battre comme une lionne pour sortir de la toute seule.

Finalement cette partie sur moi est bien plus longue que ce que je pensais. Mais désolée, elle était nécessaire. Parce que, même si les TCA existent évidemment partout et que la France n’est pas en reste, vous n’avez aucune idée du nombre de Françaises (et autres étrangères ?) qui pètent un boulon ici à cause de la pression morale concernant leur poids.
La plupart penseront « mais non, il n’y en a pas tant que ça ! », mais n’oubliez pas à quel point j’ai été bonne comédienne longtemps.
Depuis que j’assume plus ou moins ouvertement (bon à partir d’aujourd’hui, plus qu’ouvertement) mes problèmes alimentaires, de nombreuses personnes viennent se confier à moi.
Je l’ai constaté à mes dépens, les personnes pas concernées ne réagissent pas ou peu à ce genre de problème et ne manifestent pas vraiment de soutien. On va donc naturellement rechercher des personnes souffrant des mêmes soucis pour se confier. Et depuis que je ne cherche plus à me cacher, on vient à moi.
Mais là où ça me choque, c’est quand j’apprends que des connaissances de longue dates qui avaient toujours été bien dans leur peau en France, ont commencé à prendre des laxatifs ici pour « maigrir » et ne peuvent plus s’en passer pour se « rassurer ». Des personnes qui ne sont pas du tout en surpoids.
J’en connais au moins deux.
Dire que je ne savais même pas que prendre des laxatifs était une forme de TCA et que j’ai développé ça « au hasard » sans savoir que ça se faisait… je suis loin d’être la seule en fait.
Les anorexiques et boulimiques, je ne les compte même pas. Et je sais qu’elles me lisent. Ainsi que d’autres, « juste » complexées.

Donc comme je pense être allée plus loin que la plupart d’entre vous dans les régimes boiteux et comportements à risques, ce billet est pour vous.
Pour vous montrer à quel point c’est triste, vain, misérable et juste destructeur.
Et puis surtout… que ça ne vous fera pas maigrir, hein. Au contraire.
Ça vous fera juste réduire votre espérance de vie, votre santé et votre chance de mettre au monde des petits chiards en bonne santé.
Ne croyez pas qu’on peut se nourrir d’un œuf dur par jour, se gaver de laxatifs ou qu’on peut se faire vomir quotidiennement sans aucune séquelle.
On paie toujours nos travers dans la vie. J’ai payé une partie des frais tout au long de cette année et je ne suis pas certaine d’en avoir fini.
Et franchement, je suis bien placée pour vous le dire, un tour de taille ne mérite pas une telle souffrance physique et mentale. Je le répète, la descente aux enfers ne prévient pas, et vous ne savez pas jusqu’où peut vous mener un régime boiteux.
En espérant que le message ne soit pas complètement vain et parle au moins à une ou deux personnes.

Passons cette – très – longue partie « témoignage », et passons à la partie dossier.

La société japonaise, propice au développement des TCA ?

Les fans invétérés du Japon n’aimeront pas ce titre. Mais ils n’y connaissent sûrement rien.
D’abord entendons-nous bien : le Japon N’est PAS responsable de mes comportements à risque. C’est moi, et seulement moi, qui ai perdu mon combat contre moi-même et suis tombée si bas. D’autant que j’avais des antécédents facilitant la susceptibilité. Tout le monde n’est pas aussi sensible que moi sur le sujet.
Mais l’environnement ici, pousse quand même au vice. Je reste persuadée que je n’aurais jamais été jusque-là en France.

D’abord comme vous l’aurez sûrement remarqué, ici se prendre des réflexions dans la gueule sur son poids, notamment quand on est une femme, c’est récurrent. Ou alors j’ai vraiment pas de chance, mais je doute être la seule.
Pas besoin de faire une taille 46 pour se faire tailler en pièces.

L’Occident aussi bien sûr, entretient le culte de la minceur. Même si les choses tendent à se bousculer légèrement pour montrer des silhouettes bien en chair dans certaines publicités, la majorité revient quand même à l’encensement du ventre plat.
Mais au Japon… le phénomène est poussé à son extrême, à un niveau assez malsain.

Revenons par exemple aux magazines féminins. On vous propose des pilules plus que douteuses pour perdre jusqu’à 20 kilos en un mois, mais surtout on vous vend ça :

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Ici, on vous propose le plus naturellement du monde, de peser en dessous de 40 kilos. Par exemple, la demoiselle photoshopée à gauche est censée faire 37 kilos.
Oui je sais, les otakus du Japon me diront « oui, mais les Japonaises sont plus petites, donc c’est normal ».
Non, sombre abruti, ce n’est pas normal. 37 kilos c’est le poids d’un enfant de 11 ou 12 ans, pas d’une femme adulte. Les Japonaises ne font pas toutes 1m40, faut arrêter d’être con au bout d’un moment.
Je n’ai rien contre les personnes qui pèsent pas lourd (ou le contraire, on s’en fout !), mais il faut relativiser, on ne peut pas conseiller à tout le monde de faire ce poids. Ce n’est absolument pas une question d’esthétique mais une question de santé.

Ci-dessous, on vous propose de se créer un corps pour « se sentir en confiance pour porter des bikinis et faire l’amour ! », le dossier ne parle pas forcément de régime mais aussi d’épilation etc. Mais regardez le mannequin choisi…

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Tout est fait pour nous conditionner à penser que ce genre de corps doit être la norme, jusqu’aux très appréciés purikura.

Lors de mon premier voyage au Japon il y a dix ans, les purikura c’était des petites photos sympas qu’on décorait avec des petits mots et des petits lapins rigolos.
Il y a quatre ans, quand je suis revenue, plus moyen d’avoir un visage normal sur un purikura : ils vous déforment les yeux pour qu’ils fassent la moitié du visage et que vous puissiez avoir de grands yeux de Roswell  biches. Supayr.
Mais depuis peu, les purikura servent aussi à vous allonger et affiner les jambes pour vous faire des super photos souvenirs, dignes d’un poster Pro-ANA.

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Conclusion : les purikura, c’était mieux avant.
Maintenant, on ne peut même plus se prendre en photo tranquillement sans se souvenir qu’il convient de se montrer aussi maigre que possible. Ce serait dommage de se montrer tel qu’on est quand même.Bref, même un simple purikura est devenu un reflet de plus de cette société moisie et de cette façon de penser gerbante.

Ce sont des petites choses : des pubs, des purikuras, des icônes… Mais le problème, c’est qu’à force, on tend à penser que la norme c’est ça. Et les filles arrêtent de bouffer, et les mecs se permettent d’être odieux.
On nous fait complexer sur une multitude de petites choses via des publicités et dossier divers. Ici,  par exemple, on vous propose une méthode pour maigrir (parce que la version de gauche est grosse ?), parce qu’un jean est mieux porté lorsqu’il y a un écart entre les deux cuisses.

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Au Japon, la minceur se calcule aux genoux cagneux et à l’os des hanches qui ressort. J’avais d’ailleurs vu dans un reportage un jour, que c’était pour ça que les lolitas avaient la cote au Japon : elles ont encore les os des hanches qui ressortent, ce critère de beauté et de minceur.
L’Indice de Masse Corporel, on peut se le foutre au derche, il ne semble pas faire partie du paysage.

Le Japon, c’est aussi la foire aux régimes à la con. Oui en France aussi, certes. Mais ici, on a quand même son pesant d’or en régimes foireux et limites niveau santé.
Les pharmacies pullulent de rayons régimes (et croyez-moi, je les connais par cœur) vendant tout et n’importe quoi. Des repas en sachet à 20 calories seulement, aux pilules capteurs de graisses qu’on ne sait pas trop ce qu’il y a dedans concrètement, aux trucs dans lesquels ont doit s’enrouler pour comprimer notre corps et perdre en taille.

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Bon, ce n’est pas tant la pratique qui me dérange, il y a pire comme méthode pour perdre des centimètres. Ce qui me gêne surtout, c’est que dans cette pub, la demoiselle insiste sur le fait qu’elle veuille maigrir… alors qu’elle est déjà très maigre !

Une entreprise de régime par patch (pour réduire la faim etc.) s’est même emballée dans ses pubs au point de présenter un « résultat » tellement photoshopé qu’il n’en est même plus humain. A part une envie de vomir, ça ne m’inspire vraiment pas grand chose.
Mais qu’est-ce qui se passe dans la tête de ces marketeux ?

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Je ne parle pas de ces fameux magazines dont je vous ai parlé la dernière fois, dans lesquels j’ai trouvé des dossiers minceurs où on donnait tous les conseils possibles pour arriver à arrêter de manger.
Le top conseil de ce dossier pour arrêter de manger et lutter contre la faim ?
Dormir.
Sans commentaire.

Tout est fait pour se sentir gros et mal dans sa peau. Et on vous encourage à faire n’importe quoi comme si c’était normal dans l’indifférence générale.

Au delà des régimes de merde, il y a toute une mentalité et des codes hommes femmes derrière la nourriture.

Par exemple, on m’a dit à plusieurs reprises que manger peu était une forme de « féminité ». Eh oui, pour certaines personnes ici, finir votre assiette remettrait en question votre féminité. Ah, la jeune demoiselle frêle à l’appétit d’oiseau, l’image même de la grâce de la femme !
Vous n’avez pas idée du nombre de filles/femmes ici qui laissent la une partie de leur assiette, a fortiori lorsqu’il y a des hommes à table.
D’ailleurs, ça gêne souvent ces derniers au final. On m’a dit plus d’une fois qu’il était plus agréable d’avoir à table des filles qui mangent plutôt que des filles qui font les précieuses (alors qu’elles crèvent surement la dalle…) et se retrouver à manger seul.
Ainsi, on saluera souvent le fait de manger avec appétit… mais comme ici rien n’a de logique, pour ne pas hésiter derrière à vous proposer de faire un régime ou faire attention.
Une fois – avant que je ne tombe dans mes travers- on m’a demandé de but en blanc de manger  lorsque j’étais accompagnée mais que je m’abstienne et sois au régime le reste du temps. Comme ça je reste mince, mais ma compagnie reste agréable.
Ou l’art d’être une petite poupée qui mange sur commande, bien entendu.

On note aussi d’autres codes culturels. Comme le fait que la viande serait plutôt pour les hommes et le poisson pour les femmes. Rien de bien méchant mais qui font parfois naître des complexes absurdes comme celui d’aimer un steak.
Lors du lunch mensuel obligatoire avec mes collègues, je remarque parfois que certaines n’osent pas prendre un plat « masculin » soit avec beaucoup de viande. C’est seulement quand j’en commande un sans complexe (j’en ai déjà bien trop pour ajouter celui-là) que parfois une de mes collègues change d’avis pour annoncer avec un sourire gêné : « bon, alors finalement moi aussi ».
Rien de dramatique en soi, mais ce sont des petites choses que je trouve tristes.

Il faut être mince, il faut être féminine en se montrant délicate avec la nourriture, mais il faut savoir aussi enchaîner les beuveries entre amis et entre collègues, les nomikai étant un peu le pilier de la vie sociale au Japon.
Sans oublier que les Japonais sont de fins gourmets, adorent manger et qu’ici, aller manger au restaurant, ce n’est pas une fois de temps en temps comme chez nous, mais quotidien.
Ajoutez à cela une vie speed (notamment dans les grandes villes) où le travail occupe la majeure partie de la journée. On part tôt, on rentre tard, on mange sur le pouce au bureau. Tout est fait pour ne pas avoir le temps, pour se rabattre sur les plats tout préparés, la junk food, la mauvaise hygiène de vie. C’est valable dans chaque grande ville du monde, mais intensifié ici.
Combien, une fois entré dans la vie active, ne prennent plus la peine de rien cuisiner et se contentent de petits restos et bento de combini acheté sur le chemin du retour à la maison.
Je le sais, j’ai fais pareil.

C’est tellement tentant. On vous le sert tout chaud, on a la fausse impression que c’est pas cher (car on compare à la France, mais au quotidien ce n’est pas avantageux), tout est prêt, on vous donne même les couverts.
Mais vous êtes vous déjà penchés sur les étiquettes des bentos tout prêts ?
La plupart frisent les 1000 calories. Du riz, de la mayonnaise, et A CHAQUE FOIS, des aliments frits. Que ce soit des katsu, des karaage ou des tempura, il y a des éléments frits dans chaque repas préparé.
Je ris doucement quand j’entends ceux qui débarquent s’extasier sur ces repas nettement plus équilibrés qu’un Mc Do et sur la bouffe japonaise tellement saine.
Car je doute qu’ils se nourrissent exclusivement de soupe miso, de wakame et de konjac.

Peu de temps pour bien cuisiner, de la malbouffe partout déguisée en plat équilibré, des nomikai à n’en plus finir… mais on se doit de rester mince.
Tomber dans les travers des petites pilules, sachets de poudre et compléments alimentaires est un jeu d’enfant quand on essaie de combiner les deux (et beaucoup essaient).
Et quand on est pris d’une envie de se gaver, les combinis ouverts 24h/24 ainsi que la multitude de chaînes proposant bouffe et boissons à volonté sont là pour répondre à nos désirs de gavage. Tu as honte de recommencer dès le lendemain ? Pas de problèmes, des combinis y’en a tous les dix mètres, il suffit de changer et faire un roulement, personne ne saura tout ce que tu es capable d’engloutir en une soirée.
L’air de rien, être boulimique au Japon est encore plus difficile à maîtriser qu’ailleurs. Ta crise peut venir un dimanche à 2h du matin, tu trouveras toujours tout ce qu’il faut d’ouvert pour te vendre ta dose de gras et de sucre. Et comme la plupart des produits vendus sont en édition limité, on a toujours de nouvelles choses à se mettre sous la dent, à acheter en stock avant que ça ne disparaisse des rayons et j’en passe.
Toutes ces choses de la vie quotidienne qui se transforment en enfer quand on est malade.

Enfin, pour se pencher un peu plus sur le cas des étrangères expatriées au Japon, sans forcément développer des troubles du comportements alimentaires, un large pourcentage développent de gros complexes sur leur corps au bout de quelques mois.
Pourquoi ?
Bon, déjà y’a qu’à regarder dans la rue. La plupart des nanas font la moitié de nous-même. On se sent assez vite hors norme.
Et si en France on faisait son shopping sans problème, au Japon on peine à s’habiller même pour une petite taille 38 ou 40.
Des hanches un peu larges ? Adieu le beau jean. Une paire de sein au delà du bonnet B ? Va reposer cette robe tout de suite.
Tu es venue au Japon parce que tu adores la mode ? Tu adoreras surement aussi  la Tour 109 dont la dizaine d’étages ne propose quasiment que des vêtements entre le 32 et un petit 38.
Pour espérer trouver un 42 ou un 44 (voire un 46 mais au delà faut quand même pas déconner), on peut toutefois se tourner vers des chaines étrangères comme H&M, mais si tu rêvais de vêtements visu ou gyaru made in Japan, arme-toi de patience pendant ton shopping, ici le public visé se doit d’être filiforme et petit.
Et tant pis pour les quelques japonaises grandes ou enrobées, elles avaient pas qu’à !
Quelques enseignes japonaises comme UNIQLO font dernièrement l’effort d’ouvrir éventail de leurs tailles pour aller jusqu’au XXXL.
Mais sur la publicité ça donne quoi ?
Deux japonaises frêles pour les tailles XS et M et une étrangère nettement en surpoids pour la taille XXXL (et pas de tailles entre ?).

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Le message est d’une finesse… Je vous laisse méditer dessus.

Bref, une société qui favorise une hygiène de vie discutable mais qui cautionne en même temps les corps filiformes et les régimes en tout genre, le tout avec quelques piques supplémentaire pour toi l’étrangère qui a un format king size comparée à la norme locale.

Si tu es déjà bien ronde et complexée, outre le problème des vêtements, tu ne vivras peut-être pas forcément mal ton embonpoint ici. Comme je l’ai dit plus haut, à Osaka mon surpoids étant tellement énorme qu’il en devenait un problème, donc un tabou. Donc, on ne m’a jamais trop embêtée.
Par contre, si tu vis ici au long terme et que tes rondeurs n’atteignent pas encore le seuil du tabou, prépare-toi a encaisser si tu es susceptible sur le sujet.
(Apres tout, certains ne se formalisent pas pour si peu non plus).
Faut pas renoncer à la vie au Japon pour autant, mais savoir se blinder le mental.

Et les malades dans tout ça ?

Bon, j’ai parlé beaucoup de moi, j’ai parlé du Japon… et les malades de TCA au Japon alors ?
Je ne saurais vous faire un dossier complet (sinon on est encore la pour 50 pages) mais je peux aborder un minimum le sujet.
Il y a un an, lorsque je touchais le fond, que j’étais désespérée et que j’ai compris que mes amis ne me donneraient pas l’épaule que j’avais besoin pour pleurer ma misère, j’ai essayé de chercher des personnes dans le même cas que moi, ne serait-ce que pour me renseigner au niveau des traitements et suivis psychologiques possibles au Japon.
J’ai été effarée par ce que j’ai trouvé. Le Japon, ou l’art de me faire perdre toujours un peu plus foi en l’humanité.
Lorsque j’ai fais des recherches en français, je suis tombée sur des forums et communautés de malades et proches de malades cherchant des solutions, racontant leur parcours pour s’en sortir, ou demandant de l’aide.
Lorsque j’ai fais la même chose en japonais avec les mêmes mots clés (traduits) pour essayer de trouver des témoignages qui m’aideraient à trouver un traitement adéquat sur place, je suis tombée sur des communautés plus malsaines les unes que les autres.
Suivies par des milliers et milliers de jeunes filles, les conversations n’avaient en aucun cas pour but de s’en sortir ou de guérir.
Non, on racontait avec fierté ses exploits (tant de vomis dans la journée, moins de 200 calories depuis deux jours et j’en passe) et on S’ENCOURAGEAIT en tenant un journal, chacune se soutenant les unes les autres dans leur connerie.

Je suis passée sur mixi, un forum sur la boulimie vomitive. Aucun topic d’entraide ou de proposition de traitement. Non, à la place, des topics pour apprendre à bien vomir, la liste des aliments faciles à rendre, ceux qui font mal, et j’en passe.
Le tout, sans aucun modérateur.

Ça a touché le fond (et j’avoue en avoir pleuré tant j’étais choquée) avec un topic de photos, où chaque participante devait mettre la photo de la main avec laquelle elle se faisait vomir, afin d’y exposer en trophée la cicatrice laissée par les dents lors des vomissements.
Et chacune légendait sa photo avec le nombre d’années que ça avait pris, le nombre de vomis par jour et j’en passe. Certaines postaient leur main en disant « je n’ai commencé il n’y a que quelques mois donc ça se voit peu, mais ça va venir ! Gambaru ! »…
Les bras m’en sont tombent.

Quand bien même elles soient dans un délire d’autodestruction complètement aveugle, comment est-ce que les administrateurs peuvent laisser vivre des communautés aussi malsaines ?

Facebook est peut-être la lie d’Internet, mais il me semble pas que de telles activités resteraient ouvertes au public sans censure ni suppression de page.
Ce jour-là, j’ai explosé de colère et envoyé un mail explosif à l’équipe de mixi ou j’ai déversé toute ma haine et frustration dans un argumentaire bien senti.
Le topic de photos glauques a été effacé après cela, mais pas les communautés qui existent toujours et sont toujours actives…

Au début de l’été, quand j’ai décidé de ne pas me dégonfler et écrire cet article, pour la première fois depuis des mois, je suis allée voir si ces communautés existaient toujours.
Evidemment oui.

Parmi elles, ma « préférée ». Une communauté suivie par plus de 5200 personnes et active en toute impunité depuis 2006. Le titre de la communauté annonce la couleur (ainsi que sa photo de profil) : « Maigrir de façon malsaine»…

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La description de la communauté est toute aussi éloquente (« les régimes sains c’est chiant »), mais je l’epargne aux non-japonisants pour passer directement au contenu.
Le topic le plus populaire, actif depuis 2007 s’intitule sobrement « Allez, arrêtons de manger ! ».

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Le premier post écrit pour lancer le topic propose de s’arrêter de manger pour ne boire que de l’eau. Et sur des pages et des pages, on a des commentaires suivant cette invitation.
« A partir de lundi, j’arrête encore de manger, je vais faire de mon mieux (*^o^*) ». La suivante répond qu’elle aussi elle s’y met, la deuxième qu’elle ne s’autorisera que des pilules de compléments alimentaires et a boire.
Parfait. Pas besoin de vous en dire plus, c’est ça sur 450 messages.

Dans un autre topic, les membres doivent se présenter et donner leurs objectifs de régime.

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Non : « 1m54, 45 kilos… Je suis enooormeee ».
Chiruko : « 1m58 pour 42 kilos. On m’a fait grossir pour soigner mon anorexie, et après être tombée en boulimie j’ai dépassé les 40 kilos. Je veux retourner a l’époque ou j’étais la plus maigre ! ».

Sur qu’a 42 kilos pour presque 1m60 elle doit friser le mètre cube.

La plupart des membres pèsent entre 45 et 30 kilos, et toutes veulent maigrir plus, a n’importe quel prix mais surtout pas celui de l’équilibre. Aucune ne dit a l’autre qu’elle n’a pas besoin de maigrir plus, je ne sais même pas si elles s’écoutent entre elles a part pour s’encourager dans leur dangereux délire.
Les communautés de boulimiques vomitives existent aussi toujours également, avec leurs topics pour apprendre a vomir et autres horreurs.
Par contre, je m’abstiens de traduire quoi que ce soit. J’ai pas envie de faire circuler malgré moi ce genre de conseils et donner l’envie à quelqu’un de tester.

Vu la mentalité générale, impossible d’essayer de parler de sa maladie avec les personnes concernées sur le net. Elles sont complètement déconnectée de la réalité, ne semblent avoir aucune envie de s’en sortir et se tirent les unes les autres vers le fond.
Le tout dans indifférence générale des administrateurs de mixi et autres forums japonais. Et certainement le silence de celles qui veulent vraiment s’en sortir.

Sur Twitter ? La même. Quelques bonnes âmes qui font la morale mais une majorité de tweets alarmants sur des régimes qui consistent tout simplement à ne plus manger du tout.

Bref, je n’ai pas besoin de vous traduire tout le web, magazines et retranscription de conversations. Je pense que vous m’avez compris et les japonisants peuvent chercher eux-mêmes.

Les TCA, ou une des nombreuses face cachée de l’iceberg Japon.
Encore une fois, pas que j’accuse en oubliant de regarder l’Occident ; l’Europe et l’Amérique sont loin d’être épargnés.
Mais à part des personnes vivant au Japon, on parle généralement de troubles du comportement alimentaire seulement en Occident, ces belles femmes asiatiques étant menues naturellement.
Même s’il est vrai que nous n’avons pas les mêmes carrures en général, le fait est que les maladies mentales liées à la nourriture se développent de plus en plus au Japon.
Dans un mémoire sur les troubles du comportement alimentaire au Japon (dont je vous laisse le lien plus bas), on apprend qu’au début des années 2000, 50% des jeunes étudiantes (entre 18 et 22 ans donc) avaient déjà fait un régime, 40% avaient déjà eu recours à des régimes à base de pilules et de boissons et que 18% avaient un IMC d’anorexiques.
Sachant qu’en dix ans, la situation n’a cessé de se détériorer. Dans le même mémoire, on apprend qu’en 1999, plus de 10% de femmes japonaise ayant un IMC normal avaient répondu prendre des laxatifs dans le but de maigrir et plus de 3% des diurétiques (et je vous le répète, ça ne fait pas maigrir…).

Et pour celles qui ont conscience d’être malade et veulent s’en sortir, qu’est-ce qui se passe ?
En Occident, nous avons des maladies mentales sur la nourriture, c’est connu, on ne s’en cache pas. On conséquence, même si je n’ai pas testé le système donc ne saurais dire s’il est efficace, on peut quand même se vanter d’avoir une palette de centres spécialisée, de médecins et psychologues dont la spécialité est les troubles alimentaires.
La journaliste Georgia Hania a fait un dossier poussé sur les TCA au Japon, et lève le voile sur l’insuffisance des médecins et les difficultés des malades cherchant a se faire soigner.
Sur 80 écoles de médecines au Japon, seulement trois professeurs spécialisés dans les troubles du comportement alimentaire.
Les listes d’attente sont longues, les établissements non spécialisés collectionnant les échecs sont nombreux, les établissements reconnus proposent des rendez-vous pour dans six mois a un an..
Peu de spécialistes, peu de docteurs juges compétents dans le domaine. Quand on a un docteur renomme et dont les méthodes ont fait leur preuve comme le Dr. Yamaoka, la liste d’attente pour un rendez-vous peut aller jusqu’a sept ans (sources dans les liens plus bas).
Les spécialistes se dédoublent et partent en déplacement dans les établissements en échec pour apporter leur aide et sont donc moins disponibles pour leurs propres patients.
Il y a quelques associations, mais peu de budget, des projets d’ouverture de nouveaux établissements mais toujours pas de spécialistes.
Si on abandonne les traitements spécialisés faute d’attente ou de suivi compétent pour faire une thérapie chez un psychologue, la séance peut aller jusqu’à 100 euros de l’heure.

Bref.
Je ne connais certainement pas toutes les solutions possibles, mais autant dire que dans la plupart des cas on se retrouve bien souvent tout seul avec ses démons.

Ce billet est déjà bien long, et ce sujet mériterait un propre mémoire pour pouvoir être abouti.
Je vous laisse donc avec une série de dossiers, d’études et d’articles de journaux sur le sujet.
Par contre, la francophonie n’étant pas tellement alerte sur le sujet, toutes les sources sont en anglais.
L’occasion pour vous de bosser un peu la langue de Shakespeare, bande de feignasses !

LIENS
PDF d’un mémoire de recherches sur l’émergence des TCA au Japon
PDF d’un dossier sur l’image du corps et les troubles du comportement alimentaire chez les adolescents Japonais
Reportage de Georgia Hanias sur l’anorexie au Japon
Blog sur les TCA au Japon
Article de journal
Article de journal
Article sur l’obésité devenue illégale au Japon

Merci d’avoir tout lu, en espérant – même si c’est surement présomptueux – qu’il aura fait réfléchir quelques personnes, et ouvert les yeux a d’autres mal dans leur peau.
L’important c’est surtout la sante, même si ça sonne barbant. J’espère non plus ne pas trouver des commentaires faisant l’apologie des rondes avec des propos virulents contre les maigres comme on en voit parfois, vous seriez passé à côté du sujet.
Ce billet n’est pas pour raconter mes malheurs mais une mise en garde, n’est pas engagé spécialement pour la cause ronde en particulier mais pour le respect du corps et des différentes silhouettes en général.
On est comme on est.

Allez, merci aux braves qui ont lu jusqu’ici et à tout vite, pour un billet beaucoup plus joyeux !

Retour vers le futur

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Ces derniers temps, quelques lecteurs m’écrivent pour me dire qu’ils m’ont stalkée (les coquins !) et ont retrouvé de vieux blogs de moi, notamment celui tenu lors de mon année d’échange universitaire à Osaka en 2006.
Je ne l’avais jamais relu… et franchement vu le niveau, je faisais bien ! Bonjour les « lol »et « mdr », je me tuerais. Entre ça et les fautes à tout va, pouah.
Mais bref, que quelques curieux aient lu des écrits qui datent d’il y a sept ans, lorsque j’étais jeune et naïve et découvrais la vie au Japon, m’a fait me demander à quel point c’était niais.
J’ai donc relu quelques écrits de ce blog et autres communautés où je participais à l’époque, lorsque je craquais sur les boysband, collectionnais les produits Sailor Moon (quoique, ça je le fais toujours), trouvais les Japonais irréprochablement polis et croyais que les bentos des combinis étaient le top de la gastronomie japonaise.

Et je me suis beaucoup fait rire, je dois l’avouer. C’est fou comme on change en seulement quelques années, on croit rester les mêmes mais en fait non.
J’ai donc eu l’idée de reprendre quelques passages écrit par cette Sonia du passé pour que celle de 2013, expatriée aguerrie, puisse lui répondre.

Nouvelle petite expérience narcissique : un blog à quatre mains avec moi-même.

C’est parti !

Et comme je me l’étais promis, mon premier repas fut des onigiri…. Un Japonais trouverait ça triste que je rêve de simples onigiris (boulette de riz fourrés de poisson ou autre garniture) mais vraiment j’aime trop ça.

Pour un coup, les Japonais ont raison Sonia. Rêver d’onigiri blindés de conservateurs et autres trucs pas terribles du combini, c’est se manquer de respect à soi-même. Surtout si c’est pour bloquer sur le thon-mayonnaise, franchement tu pourrais le faire toi-même, feignasse. Et arrête donc d’essayer toutes les couleurs d’étiquettes d’onirigi différentes pour faire une « collection » parce que tu n’es pas foutue de comprendre ce que tu lis sur les emballages. Certaines expériences culinaires ne sont pas bonnes à vivre, préserve donc ton palais de quelques traumatismes gustatifs inutiles.

Et encore une fois tout est allé comme sur des roulettes, c’est fou la chance que j’ai ! Autant en France j’enchaîne les catastrophes, autant au Japon j’ai le cul bordé de ramen ! J’adore ce pays !

Oui alors non. Dieu est fourbe, même au Japon. Il te fait juste croire que tout va bien juste pour que tu baisses ta garde et ensuite t’en mettre plein la tronche et ricaner doucement. Le Japon n’a pas des propriétés gri-gri, je suis désolée de te le dire. Ainsi dès que tu chercheras à t’y installer tu enchaîneras les mouises, comme pour commencer en 2006, l’oubli de ton université japonaise de préparer les papiers pour ton visa, ainsi que l’oubli de te prévenir qu’ils n’ont pas de logement de prévu pour toi. Tu devras donc griller un visa Working Holidays en catastrophe pour rien alors que tu aurais dû partir en étudiant et trouver un logement par toi-même à distance en un temps record alors que tu ne maîtrises que peu la langue.
Voilà qui devrait te remettre les idées en place quant à la chance nippone et son administration irréprochable. Reste vigilente.
Shit happens everywhere.

J’aime la climatisation. Le fait que quand je crève de chaud chez moi je puisse allumer la clim et régler la température de ma chambre comme je veux. Mmmm

Malheureuse. La climatisation est une invention du diable de la pire espèce ! En hiver quand tu te cailleras les miches comme une pauvresse dans ton deux-pièces, tu sauras que la climatisation est à l’origine de tous les maux de l’univers : le nez sec et bouché qui te fera ronfler comme un sonneur (la classe) et la gorge en feu.  Double peine puisque à la fin du mois tu découvriras avec horreur que tu dois payer plus de 10 000 boules à TEPCO pour les remercier d’entretenir ton cancer en plus de te plumer pour quelques vagues d’air chaud à défaut d’un vrai chauffage.
Quand enfin tu verras les beaux jours apparaître et te diras que tu peux enfin laisser cette merde éteinte, v’la ti pas que partout où tu iras, on mettra cette foutue climatisation à 20°C, puissance maximale, ce qui fait que tu grelotteras dans chaque train, chaque magasin, chaque salle de classe ou open space pour terminer avec un rhume qui te collera au lit tout le mois de juillet alors que tu avais survécu en hiver. Tu finiras par te balader avec une veste au cas où, et déposer un plaid au bureau, dans lequel tu t’enrouleras en plein mois d’août pour survivre. Triste vie.

PUTAIN MAIS VIREZ MOI TOUS CES VELOS !!!!!! Raaaaah,  j’en peux plus !!!!!!!!!! Déjà les autres années ça m’avait choquée le nombre de vélos, mais bon c’était supportable. Mais à Osaka, ils battent des records sérieux, c’est ingérable !! Alors au Japon, s’ils ont 10 mètres à faire entre leur station de métro et leur domicile, ils achètent un vélo ! Ce qui fait que chaque matin, c’est la guérilla piétons/cyclistes qui recommence pour se frayer un chemin. Ah oui, parce qu’au Japon, quand on est en vélo, c’est un peu la fête du slip… Ça va sur les trottoirs, sur la route, à contre sens… Et voilà, on ne peut pas faire trois pas sans entendre derrière vous un petit « shling shling » qui signifie en clair « Je suis un cycliste et fier de l’être ; si tu te pousses pas dans les 3 secondes qui suivent, je te roule dessus. ». Tous les matins, alors que je me pousse environ 10000 fois d’un côté ou d’un autre du passage pour laisser passer un de ces foutus chieurs, je me prends à rêver de les pousser tout simplement sous la première bagnole qui passe. Je précise d’ailleurs que ces vélos emmerdent tout le monde sauf les Japonais ! Tous les étrangers que je connais enragent contre, et un Japonais quand tu lui dis que ça te fait péter un plomb il a l’air un peu surpris… Je crois c’est une question d’habitude. Raph a décidé de combattre le feu par le feu, il a pris un vélo et se met lui aussi à emmerder le monde du haut de sa selle en faisant tout et n’importe quoi pour passer. Personnellement, je ne peux me résoudre à entrer dans cette secte infâme que celles des cyclistes. Je ne retournerai pas ma veste, je suis définitivement un PIÉTON !!!

Je… je suis désolée Sonia… Tu as viré cycliste en 2011…
Oui je sais, malgré ta verve anti-vélo durant cinq longues années engagées pour la cause piétonne, tu as fini par changer de bord. Le Japon est un pays qui vous change, vous corrompt, accepte-le. Tu finiras même par valider la prune vinaigrée umeboshi que tu trouvais infâme et mettre des crocs roses (chut, ceci doit rester entre nous)… Oui je sais, c’est impensable, mais à force de pas trouver ta taille de godasse car les Japonaises ont des pieds de poupons, tu seras poussée à dépasser quelques limites que tu t’étais fixées en look de merde.
Pour en revenir aux vélos,  à Tokyo les gens sont un peu moins enragés du guidon qu’à Osaka, ce qui a calmé tes ardeurs au fil du temps.
Si ça peut te consoler, le tien est rose et s’appelle Superman. C’est un brave deux roues, ne nous juge pas trop vite.

Les Japonais sont trop timides, parfois même froids et en plus vous êtes étrangers. Le fait que vous soyez occidental ne posera pas réellement un problème d’un point de vue de racisme, c’est juste qu’en général on leur fait peur ou quelque chose comme ça. Si si, je ne mens pas, un Japonais qui n’a pas l’habitude de vivre dans une atmosphère un minimum internationale a peur des Occidentaux. Par exemple certains de nos professeurs. Le directeur de la section de français qui est censé nous accueillir, je ne l’ai pas revu depuis la rentrée ! Il nous évite ! L’autre jour on l’a croisé, on était en plein milieu du chemin, impossible de ne pas nous voir ! Eh bien il a gardé les yeux au sol feignant de ne rien avoir vu et une fois arrivé à notre hauteur, il s’est mis à courir !! À COURIR !!! Et il a couru, tout essoufflé (il doit approcher de la soixantaine), jusqu’à ce qu’il soit hors de notre vue afin d’être sûr de ne pas avoir à nous dire bonjour. On était sciés quand même. Tant d’effort pour ne pas nous parler, c’est remarquable.

Douce et innocente Sonia. Certes un étranger blanc ne souffrira peut-être pas forcément du racisme au quotidien mais enlève-toi bien tes œillères rose bonbon à paillettes quand même. Tu verras quand tu chercheras un appartement à la japonaise et que certaines agences immobilières t’accueilleront avec un chaleureux « NO STRANGERS », ou encore parfois les réflexions désobligeantes au travail sur les capacités d’un étranger dans le monde du travail nippon. Ta foi en l’humain devrait en prendre un coup.
Mais tu as raison, ça reste tout à fait vivable au quotidien, n’exagérons rien. Après tout, on ne nous déporte pas encore.
Pour ce qui est des Japonais qui se mettent à courir pour ne pas te dire bonjour car ils ne savent pas gérer cet échange insurmontable que sont les salutations… eh bien, il va falloir t’y habituer. En effet, sept ans plus tard, rien n’a changé. Pas plus tard que cette semaine, tu croiseras un de tes collègues à la pause du midi en sortant du combini. Au lieu de te faire un signe de tête au moment où ton regard se pose sur lui, il s’empressera de presser le pas, sortir un livre de sa poche arrière et se plonger dans sa lecture l’air le plus imprégné du monde (dès la première ligne !) pour pouvoir passer à cinquante centimètres de toi en t’ignorant superbement.
Après cinq ans de vie au Japon tu ne comprendras toujours pas si c’est de l’impolitesse, de la pure connerie ou la norme locale de trouver un stratagème ridicule et pas discret pour éviter un simple signe de tête.
Ne cherche pas trop et contente-toi de prendre des notes pour te moquer de ces comportements sur ton blog.
Et pour ce en revenir à ce directeur de la section de français en particulier… tu remarqueras lors d’une réunion quelque temps plus tard qu’il arrive à peine à placer deux phrases correctes en français à la suite… et en déduiras que c’est sûrement pour ne pas perdre la face qu’il vous esquivait du mieux qu’il pouvait.

JE VEUX DES POTES !!! Se faire des amis au Japon est un peu plus difficile que je ne croyais en fait. Car ils sont d’une passivité impressionnante. On nous observe à la dérobée, on chuchote sur nous dans un coin mais il ne vient l’idée à personne de venir nous parler… A certains moments désespérés on a envisagé de se poster à un endroit à forte affluence avec une pancarte « Nous cherchons des potes ». Mais finalement on s’est dit qu’avec notre chance, c’était sûrement des vieux qui allaient venir nous aborder. Ah oui, car autant les jeunes sont timides, autant les vieux sont pots de colle. Encore hier on m’a tapé la conversation, invitée au restau etc. Mais heu… c’est trop demander que d’avoir des amis qui NE soient PAS retraités ??? Donc il faut qu’on s’incruste dans un groupe quelconque… Enfin non pas quelconque, on veut des potes qui ont la classe. Donc on commence notre casting et déjà tous ceux qui sont sur un de ces satanés vélos sont exclus de la sélection.
[Je raconte avec moult détails insignifiants que je vous épargne comment on a finit par s’incruster dans un groupe de rock de la fac qui nous observait tout le temps passer et comment on a finit par boire un coup avec eux quelques heures sur le campus entre deux cours]
Vient fatalement l’heure d’aller en chinois, ils nous disent de revenir que de toute façon quand ils ont pas cours ils sont toujours là.  Arrivée en Chinois, mon téléphone vibre, je regarde. J’ai déjà un mail de Mayuka qui me dit qu’elle s’est trop amusée, qu’elle est contente et qu’il faut absolument qu’on revienne là-bas discuter et s’amuser. Le tout décoré de petit cœurs, étoiles et lapins.
Ca y est, enfin !
On a des amis.

Osé-je foutre un gros coup de pied dans le château de cartes de ton enthousiasme ?
Malheureusement je dois te faire grandir et t’apprendre la triste vérité : tu n’as jamais revu Mayuka et sa bande, et ils ne sont jamais devenus tes amis. Tu les as croisés quelque temps plus tard à la fête de la culture de ton université, mais quand tu as fait l’effort de braver ta timidité pour leur parler, ils t’ont à peine répondu avant de disparaître dans la foule en te plantant là. Ils ont aussi mis un effort tout particulier à ne plus vous remarquer quand vous passiez devant leur repère. Tu as bien tenté d’inviter quelques fois Mayuka à force de petits cœurs et lapins toi aussi pour l’amadouer, et au début elle te répondait « Oh oui, il faut absolument qu’on se revoie ! », mais pour ne jamais répondre quand tu donnais une date précise. Tu as fini par abandonner l’âme en peine.
Tu vivras là ta première leçon des relations humaines au Japon. Les rencontres spontanées, même quand elles se passent super bien, ne débouchent pas forcément sur une amitié.
Au Japon dire « Il faut absolument qu’on se revoit ! » est un automatisme, mais pas forcément une volonté. C’est comme une phrase de politesse, mais pas quelque chose qu’on pense réellement. Donc du « Il faut qu’on se revoit » sans suite, tu vas en bouffer en veux-tu en voilà. Ne sois pas aigrie, c’est comme ça.
Je te rassure, après quatre cinq mois à désespérer à force de rencontres sans suite, tu finiras par t’inscrire dans des cercles d’activités et aller à des concerts où, à toujours rencontrer les mêmes personnes, tu finiras par faire partie de leur communauté et te feras des vrais amis qui déchirent leur maman. Amis que tu continues à voir dès que tu le peux même sept ans plus tard et n’habitant plus dans la même ville.
Tu auras juste été longue à la détente pour comprendre qu’il faut que tu fasses partie d’un groupe avec qui tu partages une activité et un quotidien pour arriver à tisser des liens.
Ou alors, tu peux aussi répondre aux invitations d’internautes désespérés se disant amoureux de la France, mais tu risques de vivre des trucs comme ça, donc à toi de voir.

Au premier cours d’anglais, Raphael n’est pas venu et j’étais toute seule. Une fille est arrivée dans la classe et m’a regardée longuement. Elle s’est arrêtée devant ma table, je lui ai fait un sourire pour l’inviter à s’asseoir mais elle a tourné la tête et s’est assise à la table de derrière… Bon…

Donc je ne cherche pas à l’aborder mais pendant le cours, quand elle voit que je n’ai pas compris quelque chose que la prof dit, elle me tapote dans le dos pour m’expliquer. A la fin du cours, elle vient me voir pour faire connaissance. Donc finalement elle avait bien l’intention de m’aborder ! On commence à parler, elle a l’air sympa. Puis la prof m’aborde pour savoir comment s’est passé le cours, si je suis bien etc. J’échange deux phrases avec elle, puis je tourne la tête, la fille a disparu… Elle est partie sans même me dire au revoir. Bon, elle était peut-être pressée.

Donc je sors et je traverse la cour. Il se met à pleuvoir. D’un coup je sens quelqu’un qui met son parapluie au-dessus de ma tête, je me retourne et c’est elle. Toute timide elle se présente. Elle s’appelle Yuka. On traverse la cour en discutant, puis arrivées à l’autre bâtiment, on part chacune de notre côté en se disant à la semaine prochaine. Je me dis cool, j’ai peut-être trouvé une amie !
La semaine d’après, Raphaël décide de suivre ce cours d’anglais et vient avec moi. On arrive à deux étrangers… Ca a dû être trop pour elle, deux étrangers en même temps, tu penses ! Son visage s’est décomposé et elle ne m’a même pas dit bonjour. Elle a plongé la tête dans son cahier : « Non non, je ne t’ai surtout pas vu » en imitation parfaite de mon prof de Chinois du mardi qui fait comme s’il ne nous voyait pas depuis des semaines… A la fin du cours je voulais aller lui parler, mais elle est partie avant. Semaine d’après, idem… On ne se connaît donc plus, tout ça parce que maintenant on est deux Français et que c’est sûrement insurmontable pour elle. Bon bon…

La prof remarque que personne ne nous parle et qu’on est toujours que les deux. Elle fait souvent des jeux en cours en faisant des équipes. Lorsqu’elle compose les équipes elle fait exprès de me mettre dans une équipe différente de Raphael, pour qu’on soit isolés chacun de notre côté et que ce soit plus facile pour les autres de venir à nous. Mais personne ne vient.

En cours, deux semaines de suite, elle dit à toute la classe de profiter du fait qu’il y ait deux Français, qu’on a un niveau d’anglais pas mauvais car nos deux langues se ressemblent et que c’est l’occasion ou jamais de faire un échange linguistique intéressant où on les aiderait en anglais et eux nous aiderait en japonais. Pendant deux semaines, les élèves ont hoché la tête sans nous approcher une seule fois. On restait désespérément seuls chacun de notre côté, Yuka faisant toujours la morte. Mais je vous l’ai  dit, notre prof d’Anglais a l’habitude des relations entre Japonais et étrangers et n’a pas lâché le morceau pour autant. Comme elle a créé un blog sur le net sur notre cours d’anglais pour travailler à la maison, elle nous a demandé nos adresses emails pour les publier sur le blog et que les gens nous écrivent. En cours elle a donc dit que pour les gens intéressés pour nous contacter, elle mettrait nos mails sur internet etc. Puisque ça faisait trois semaines qu’elle insistait là-dessus et que personne ne nous abordait, je me suis dit que c’était même pas la peine d’attendre.
Ben le lendemain j’avais déjà  plusieurs messages. Et de qui dans le tas ? De Yuka…
Qui me disait qu’elle s’intéressait trop à la France, et que depuis le début elle aimerait trop être mon amie.

… …
C’est quand même incroyable ça non ? Il a fallu que le professeur aille jusqu’à publier nos coordonnées sur internet pour qu’elle se décide à me dire qu’elle veut me connaître… Si je ne respectais pas malgré tout leur culture, je dirais qu’à ce stade ce n’est plus de la timidité mais de la connerie profonde… Mais je me retiens, non je ne le dis pas.

Ah mais si si, dis-le. Oui je sais, il y a sept ans tu étais bien trop pure pour reconnaître quand quelqu’un avait une tendance à l’autisme, mais arrête de te montrer si compréhensive et empathique, ça te jouera des tours. Surtout que tu vas en bouffer du « j’aimerais être ton amie !!! », pour être ignorée pendant des semaines par la suite sans raison. Donc ne cherche surtout pas à comprendre, prend ce qui vient, amuse-toi avec untel quand il se décide à reconnaître ton existence ou envoie-le bouler si t’as pas le temps, mais te prends pas la tête à en tartiner un blog de quatre pages parce que tu piges pas pourquoi on veut être ton amis et que tu enchaînes vent sur vent. Ecris plutôt sur les farlelus qui promènent leur potager dans la rue, c’est plus vendeur.

Mais ma coréenne fofolle je l’adore quand même, elle est trop rigolote.[…]
Si on se dit quelque chose en français avec Raph, elle essaie de répéter ce qu’on dit – généralement complètement à côté – et c’est vraiment trop drôle. Elle a voulu me demander comment on disait « mignon » en français et je lui ai répondu, en ajoutant que moi je préférais dire « chou ». Je ne sais pas comment elle a fait mais de « chou » elle est passée à « miou ». Mais comme je suis fourbe, je ne l’ai pas corrigée car je la trouve trop marrante à s’écrier dans les magasins « Ohh miouuuu, miouuuuu !!! » avec un sourire ravi.
Vraiment miou cette petite…
[Quelques semaines plus tard]
Roooh, à propos de l’affaire du  « miou », je ne gère plus du tout !!! Bref, je croyais que petit à petit elle n’allait pu utiliser le mot « miou » pour dire mignon. Bah, je l’ai sous-estimé, car non seulement elle me le dit au moins une fois par jour, mais en plus elle l’a appris à toutes ses copines coréennes. Donc maintenant, j’ai un groupe de coréennes qui me balancent du « miou » dès qu’elles peuvent… Et là où ça devient dangereux, c’est qu’elles m’ont présenté leurs copines (qui sont maintenant mes copines) et deux d’entres elles apprennent le français. Imaginez avec quel bonheur elle leur a dit un mot en français que je lui avais appris… Evidemment, elles n’ont pas compris ce que « miou » voulait dire… Bref, ça fait un mois qu’elle me dit « miou » à toute les sauces donc j’ose pas lui dire qu’en fait ce mot n’existe pas, surtout maintenant qu’elle l’a appris à tout le monde ! Donc je vous en conjuuuuure, dès que vous le pouvez utilisez le mot « miou » et installez-le dans votre région !!! Votre mission si vous l’acceptez est que ce mot soit instauré dans le Larousse avant qu’elle vienne voyager en France. Il en va de ma crédibilité !! Merci.

Autant te dire que tes lecteurs de l’époque, malgré leur bonne volonté, ont MISÉRABLEMENT échoué dans leur mission. Et ce qu’il y a de plus merveilleux dans cette histoire, c’est que les sept années suivantes tu as tout fait pour noyer le poisson en lui apprenant plein d’expressions françaises sympas, expressions qu’elle s’est empressée d’oublier pour continuer d’utiliser « miou » à tire-larigot. Soulignant fièrement « Tu as vu ? Je n’ai jamais oublié le premier mot que tu m’as appris ! ».
Le souci étant que la demoiselle a fait son premier voyage en France il y a quelques temps et il y a fort à parier qu’elle a étalé ses talents francophones en usant du « miou » à tout va… Elle a très certainement découvert le pot aux roses à l’heure qu’il est. Une amitié basée sur un mensonge éhonté, on dirait un scénario de mauvais drama.
Bref, arrête tes expériences linguistes à la con et contente-toi d’apprendre aux gens des mots qui existent.
Ou alors… Oui ça se tient. Je peux peut-être encore te sauver les miches…
Petit aparté pour mes lecteurs actuels : n’hésitez pas à propager le « miou » au plus vite, je peux peut-être encore faire passer les Français qu’elle a rencontrés durant son voyage pour des ignares illettrés.

Enfin bon, le niveau 2 est balaise quand même. En fait, je comprends quasiment 100% de ce qui se dit pendant le cours pour l’instant mais ce qui me terrasse carrément c’est le niveau des gens. Tour à tour, la prof nous a envoyés au tableau, face à tout le monde pour raconter nos vacances. Elle a fait passer la quinzaine de Chinois en premier. Et c’est là que la claque vous atteint bien le visage comme il faut. COMME ILS PARLENT !!! Ô_Ô Mais comme des Japonais sérieux, les mêmes expressions. Il y a plein de mots que je comprends en japonais mais que je ne sais pas utiliser moi-même. Des petites nuances vous savez. Ben je me rends compte qu’ils les utilisent à la perfection, n’hésitent jamais, ne réfléchissent pas. Ils parlent naturellement… […]J’ai conscience que j’ai un niveau ras des pâquerettes.

Ton heure viendra. Et tu auras un meilleur accent qu’eux, nananère.
Donc ne sois pas si impressionnable et arrête de faire la feignasse devant Desperate Housewives (les saisons seront de plus en plus nulles de toute façon), si tu commences à chouiner parce que tu sais pas raconter que t’es allée à Disneyland pendant tes vacances, on n’a pas fini. Donc ouvre un peu plus tes bouquins, morue.
Quand Sonia se réveillera, la Chine tremblera.

J’adore le Japon et depuis que j’y suis allée, cet amour ne fait que s’accroître. J’y vis des choses exceptionnelles et y aller en échange universitaire est vraiment un rêve car la période étudiante au Japon est vraiment la plus cool et la plus fascinante à vivre, je pense. Tous ces clubs, ses voyages étudiants, le peu de cours, la fête de la culture, la fête du sport, la cérémonie pour le passage à la majorité, pour la remise des diplômes, tout ça… C’est unique.
Mais je pense que je devrais peut-être me contenter de cette expérience car le monde du travail ne m’a pas l’air tendre et j’ai peur qu’en m’y installant pour faire carrière je tombe dans une de ces entreprises du Mal et devienne la nouvelle Amélie Nothomb.

Tu vois Sonia, autant je t’ai trouvée super cruche dans la plupart de tes posts et tu m’as parfois saoulée gravement avec tes histoires de concerts visu, ta tendance groupie d’ado attardée, ton bisounoursisme aigu et autres naïvetés, autant je crois que sur ce point tu faisais preuve d’une lucidité à toute épreuve. Malheureusement, tu ne t’es pas écoutée et tu es revenue t’installer. Et avec ta chance, ce qui devait arriver arriva, en 2011 tu nous as fait une belle version épicée de Stupeur et Tremblement qui rendrait presque pâlotte la version originale.
Mais je ne te raconte pas tout de suite, ça enlèverait un peu de piquant et tu ne me croirais peut-être pas.
Alors juste bonne chance, accroche-toi… et arme-toi de patience.

Ton expérience de la vie au Japon, c’est un peu comme ce qu’écrivait Paolo Coelho dans l’Alchimiste.

« Une quête commence toujours par la Chance du Débutant et s’achève toujours par l’Épreuve du Conquérant ».

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