Salut, TCA bien ?

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Avant que vous n’avanciez plus loin dans cette lecture, je me dois de vous prévenir : vous n’allez pas rire.

Je sais que beaucoup de mes lecteurs réguliers viennent ici pour se fendre la poire aux dépens de ces pauvres Japonais (sans cœur que vous êtes), mais ça m’arrive, parfois, d’écrire des trucs pas drôles.
Donc comme ça me tient à cœur de faire cet article et qu’il y a trop de vécu pour que ça puisse être réellement poilant, aujourd’hui on va peut-être pas se pisser dessus. Désolée pour les zygomatiques en berne. En plus, ce post sera long… Mais il est important pour moi donc je serai reconnaissante à tous ceux et celles qui pendront la peine de le lire jusqu’à la fin quand même.
Mais bon, c’est pas comme si vous aviez payé une place à 30 boules pour un spectacle de Florence Foresti, donc j’ai le droit de vous laisser sur votre faim de temps en temps.

Justement, la « faim », le thème d’aujourd’hui.
A dire vrai, ça fait déjà un an que je me tâte presque quotidiennement à l’écrire, ce foutu billet. Et si je le fais, est-ce que le je traite comme un dossier sur le Japon qui ne me concerne pas, est-ce que je le tourne en dérision sans rentrer dans les détails ou est-ce que je vous balance tout dans la gueule… ?
Au risque de le regretter et me terrer dans ma honte quelques mois après avoir balancé mon pavé dans la mare, j’ai opté pour la dernière option. Déjà parce que ce billet est important pour la compréhension de certains billets qui suivront.
Mais aussi parce qu’il semblerait que je commence à être lue par pas mal de gens immunisés au rose donc si ça pouvait servir à quelqu’un qui est concerné (et j’en connais déjà une bonne poignée qui l’est…), si je pouvais vous remuer dans vos culottes et dans vos crânes l’espace de cinq minutes, alors c’est l’occasion et je serais lâche de pas le faire.
Assumons qui nous sommes.

Je ne suis pas toujours aussi forte que mes expériences racontées jusqu’ici peuvent vous le faire croire.
Au Japon, j’ai résisté aux horaires de 80h par semaine, aux jobs de merde, aux différences de coutumes,  aux typhons, aux tremblements de terre, à la menace nucléaire et tout plein d’autres choses comme l’odeur des salarymen dans le train et les moustiques (ne sous-estimez jamais les moustiques nippons).

Mais au Japon,  j’ai aussi perdu une immense bataille.
Je suis devenue anorexique et boulimique vomitive.

Historique personnel

Ce serait un raccourci grotesque et erroné de dire que c’est  à cause de la vie au Japon que je suis devenue malade, même si à mon humble avis, ça y a largement contribué.
Mais je pense aussi que j’ai toujours été prédisposée aux TCA (troubles du comportement alimentaires). Du moins qu’avec mon parcours, ça me pendait un peu au pif.
Pour une raison dont je ne suis pas sûre de me souvenir (sur-nutrition ? traitement médical ? tendance familiale au surpoids ? les trois ?), j’ai été obèse dès l’âge de quatre ans. Sur les photos de classe de maternelle, la grosse dondon au double menton graisseux et doigts boudinés, c’était déjà moi. Et en plus, j’avais une coupe de merde : bouclés, court devant et long derrière la tête. La rockeuse de diamant de Catherine Lara version loose ultime.
Dommage que ma mère n’ait pas été visionnaire à propos des tags Facebook, elle aurait peut-être empêché les massacres capillaires de ma grand-mère chez sa coiffeuse préférée « La Gilette » (ça ne s’invente pas).

L’ijime étant une notion malheureusement universelle, il va de soi que j’ai eu une de ces enfances où on se fait régulièrement insulter, que mon deuxième prénom était la « grosse patate pourrie » et que depuis que les crevures de mon quartier m’avaient attachée à leur vélo pour me faire courir en gueulant « sue et maigris grosse vache ! », je prenais grand soin de rester chez moi le mercredi après-midi à faire des dessins de Sailor Moon plutôt que de tenter l’aventure d’aller jouer dehors. Ça se finissait toujours mal.
Rassurez-vous, je n’étais pas une enfant martyre pour autant, je faisais des caprices de chiasse de compétition au rayon Barbie comme tout le monde.
Pardon maman, cette cuisine de Barbie était vraiment indispensable à ma survie et me paraissait à l’époque plus importante que tes fins de mois.

A 9 ans, je suis envoyée dans le sud de la France dans un établissement appelé Les Oiseaux qui soigne les enfants obèses (et enfants à problèmes, ma voisine de dortoir était maigre comme un coucou mais s’était fait poignarder par sa mère…Joyeux.). J’en ressors quelques mois plus tard avec presque dix kilos de moins ce qui est énorme pour un enfant de moins de dix ans.

Je suis restée assez mince quelques années puis à l’adolescence… la nature a fait son travail et j’ai retrouvé mon cul, mes hanches et mon bide. A à peine 12 ans, je venais déjà de passer de longues années à faire des régimes, surveiller tout ce que je mangeais, monter sur la balance chaque semaine pour marquer dans un cahier mon poids et justifier chaque prise de poids même pour 200 pauvres grammes de merde en jurant que « non », je n’avais pas triché. Peu de monde devait se rendre compte de l’ampleur du truc, mais ça régissait vraiment toute ma vie d’enfant et je subissais de nombreuses pressions de personnes dans mon entourage très certainement bienveillantes mais franchement pas pédagogues ni compréhensives…
Alors après quelques années, j’ai commencé à en avoir ras-le-cul de la dictature du régime.
D’autant que j’étais trop jeune pour comprendre que ma prise de poids était aussi due à ma croissance, plutôt qu’à une reprise de graisse et chaque prise de poids inexpliquée me mettait au bout du rouleau.
Incapable de relativiser, je prenais cela comme un échec, et au bout de quelques années, j’ai fini par tout envoyer valser.

Foutez-moi la paix avec vos régimes à la con, j’en ai ras le cul. Mes copines ne se prenaient pas la tête, elles, pour s’enfiler une demi-baguette couverte de Nutella, flinguer les paquets de smarties à la chaîne devant Le Miel et les Abeilles et dépenser tout leur argent de poche en paquets de bonbons monstrueux. Pourquoi moi je me gênerais et culpabiliserais à chaque fois puisque de toute façon les chiffres enflent quand même ?
J’ai donc fait comprendre subtilement aux adultes entourant le suivi de mon alimentation qu’il était temps qu’ils aillent tous se faire foutre car j’en avais ras la minette.

Et comme je n’avais plus de balance, plus de compte à rendre sur des chiffres et que je pouvais enfin manger sans me poser de questions, eh bien c’est ce que j’ai fais : manger.
C’est venu petit à petit, de légèrement enrobée passant à un bon surpoids, pour à la fin du collège, être de nouveau obèse.
Avec tous les complexes et le mal-être qui vont avec.

Mais psychologiquement, il m’était impossible de refaire un régime ou de le tenir. Tout de suite je repensais aux cahiers tenus, à la pesée obligatoire hebdomadaire, à ce mot culpabilisant qui sous-entendait que j’avais peut-être pris deux morceaux de pain plutôt qu’un : « tricher ».
Même plus de quinze ans plus tard, ce mot me fout les nerfs.
Dès que je me remettais au régime, j’avais de nouveau l’impression d’être épiée, de devoir rendre des comptes.

J’ai continué à grossir bien gentiment, ayant une aversion pour le sport assez monumentale (ça me rappelait immanquablement les moqueries en EPS à l’école), de plus en plus complexée et m’enfermant dans des hobbies de plus en plus sédentaires : les livres, les films, la geekerie.

Je me suis passionnée un temps pour la danse, mais trop complexée, j’ai fini par arrêter. Impression d’être la risée de tout le monde. Après tout, qu’est-ce que foutrait cette grosse barrique d’huile pataude dans un groupe de danseurs souples et gracieux.
J’ai arrêté. De toute façon j’avais envie de mourir à chaque fois qu’on me regardait, peu pratique pour danser me direz-vous.

Je ne sais plus à quel âge j’ai passé le stade symbolique des 100 kilos mais je pense que ce devait être autour des 19-20 ans.
Et même si j’avais tendance à passer mon stress et mon mal-être en grignotant, je ne pense pas que j’étais malade. Je grignotais en continue dans la journée mais ce n’était pas des crises de boulimie.  Ou alors de la boulimie douce, juste de temps en temps quand j’étais déprimée mais bon, même gourmande, je ne pensais pas à la bouffe 24h/24, c’était inconscient.
Je pense qu’il est important de faire la petite différence entre la boulimie et l’obésité. Après je ne suis pas médecin, donc peut-être que des spécialistes ou d’autres personnes concernées qui tomberont sur ce billet ne seront pas d’accord avec moi.
Ce n’est que mon humble avis, l’auto-analyse de quelqu’un qui essaie de se comprendre, déterminer pourquoi on est  tombé si bas pour pouvoir essayer de se relever.
Je disais donc, à l’époque, je n’étais pas une vraie boulimique.
C’est assez honteux à dire, mais j’avais une mauvaise hygiène de vie, voilà tout. J’ai mis plusieurs années avant de me l’admettre et ne plus me chercher d’excuses mais c’était le cas. Certains sont malheureusement obèses à cause d’une maladie, mais pas moi. C’était juste de ma faute.
Je restais toujours à la maison à regarder un film ou dévorer un roman, et le reste du temps, j’étais posée devant mon ordi à faire des sites et des montages à la con. Le tout en descendant coca sur coca, grignotant du chocolat, me nourrissant de pâtes et pizzas à profusion parce que han la la, les légumes c’est pas bon.
Pauvre fille.

A 20 ans, les choses se sont compliquées puisque je suis tombée malade des intestins. Pendant deux ans j’ai enchaîné les crises, où la crise la plus violente j’ai perdu 15 kilos en moins de trois semaines.
Pour calmer les crises, on me foutait donc sous cortisone qui – chaque personne ayant déjà pris cette merde le saura – a pour propriété de faire gonfler comme un ballon. Je reprenais donc à chaque fois tout ce que j’avais perdu avec bonus en quelques semaines.
Après deux ans de yoyo entre les crises et la cortisone, je dépasse les 110 kilos.

J’ai 22 ans, je sors d’un traitement de plus de trois mois à forte de dose de cortisone, j’ai le visage boursouflé à s’y méprendre avec un ballon de foot… et c’est l’année de mon échange universitaire au Japon à Osaka.
Si j’étais déjà un gros caisson en France, autant vous dire qu’au Japon, j’étais juste hors norme. Ce qui avait le don de me complexer énormément, je ne vous le cache pas.
Impossible de trouver des vêtements où je rentrais ne serait-ce qu’un bras, très souvent à l’étroit sur les sièges, détonnant complètement sur les photos de groupes au milieu de mes grignettes de copines nippones.
J’ai vécu au cours de cette année-là un nombre assez considérable de mésaventures et d’humiliations dont je vous ai déjà plus ou moins parlé dans cet article donc je ne vais pas revenir là-dessus, sauf peut-être pour vous raconter un des événements qui a provoqué mes premiers comportements à risque.

Pendant les vacances scolaires de printemps, j’ai participé à une soirée spéciale dans un bar. J’ai passé une excellente soirée, à discuter avec plein de monde, boire, rigoler, faire connaissance avec des gens, échanger avec des Japonais.
Je suis rentrée au petit matin, et l’après-midi au réveil, encore toute enchantée de ma super soirée, je me connecte sur la communauté de ce bar pour suivre les conversations sur le sujet. Je vois qu’il existe un topic parlant de la soirée d’hier et espère y retrouver des gens avec qui j’avais discuté la veille.
Mais en haut du topic, une phrase assassine.
「昨日楽しかった!クソデカイ外人がいたんだけど!こんなデブすごいわ!」
« C’était cool hier ! Mais y’avait une étrangère énorme ! Incroyable une grosse pareille ! ».

De ce commentaire, s’ensuivait une conversation peu élogieuse sur ma morphologie. Le topic servait bien plus à se foutre de ma gueule qu’à parler de la soirée en question, tout le monde s’en donnant à cœur joie. Alors qu’on avait passé la soirée à me cirer les pompes à me dire que j’étais mignonne et jolie et que j